Art, Good Food & Books #32

Les doigts de Zénobie

 « Les doigts de Zénobie » sont de délicates pâtisseries de semoules orientales allongées et légèrement courbées; gourmandises crées en hommage à la reine rebelle de Palmyre qui a défié Rome au IIIème siècle après JC et fait de son royaume un pays tout puissant.

Invitée de cette lettre #32, Edwige de Montalembert en fait un écho de sable et de force. Elle choisit « Queen of the Desert » de Werner Herzog (2015), un récit filmé de la vie au Moyen Orient de Gertrude Bell, journaliste, archéologue, exploratrice et femme politique anglaise au début du XXème.  

Marylène nous rapporte les propos de carnets d’Albert Camus retrouvés par sa fille Catherine: de la contemplation et de la dégustation de pâtisseries baignées dans le miel et la cannelle d’une petite boutique d’Alger.

17 décembre 2020

Corinne Cossé-le Grand

info@carrousel-art.com

Les doigts de Zénobie, recette proposée par Corinne Cossé-le Grand
Cette recette est un souvenir de ma grand mère et de la Tunisie, au premier temps de ma petite enfance.

Pour 4 personnes
Ingrédients
250 g de semoule 
125 g de beurre 
1/4 de cuillérées à café de levure chimique
3 cuillérées à soupe d’eau de fleur d’oranger
1/2 cuillérée à soupe de cannelle
4 cuillérées à soupe de miel

 Recette
La préparation de la pâte ne pose pas de difficultés, elle exige seulement d’être faite à l’avance pour lui permettre de lever. Commencez par malaxer la semoule et le beure ramolli en ajoutant. L’eau de fleur d’oranger de manière à obtenir une pâte homogène avant d’y ajouter la levure. Puis laissez là reposer dans un endroit chaud pendant une demi-journée complète.

 Préparez ensuite des petits rouleaux de pâte longs et minces comme les doigts de Zénobie et faites-l’es cuire au four à température douce. 15 minutes suffisent.

Au sortir du four, il convient de laisser refroidir les gâteaux pour éviter que la pâte ne se brise.
Lorsqu’ils sont froids, disposez les sur le plat de service et saupoudrez de cannelle. Arrosez ensuite avec le miel préalablement chauffé. Il faut laisser aux gâteaux le temps de s’imprégner des parfums de cannelle et de miel avant de servir.
Film de Werner Herzog, 2015, 128mn, États Unis, avec Nicole Kidman, James Franco, Robert Pattinson
proposé par Edwige de Montalembert, edwigedem@hotmail.com
https://youtu.be/xDpiT_RZh9s
Camus. Le premier homme. Folio. P. 2361994. Présenté par Catherine Camus à partir de notes inachevées dans un carnet de son père.« Il y avait aussi, sur le même trottoir, une petite boutique de beignets arabes qui était en vérité un réduit où trois hommes auraient tenu à peine. Sur l’un des côtés du réduit, on avait creusé un foyer, dont le pourtour était garni de faïences bleues et blanches et sur lequel chantait une énorme bassine d’huile bouillante. Devant le foyer se tenait, assis en tailleur, un étrange personnage en culottes arabes, le torse à demi-nu et aux heures de chaleur, vêtu les autres jours d’une veste européenne fermée dans le haut des revers par une épingle à nourrice, qui ressemblait, avec sa tête rasée, son visage maigre et sa bouche édentée, à un Gandhi privé de lunettes, et qui, une écumoire d’émail rouge, à la main, surveillait la cuisson des beignets ronds qui rissolaient dans l’huile. Quand un beignet était à point, c’est-à-dire lorsque le pourtour était doré tandis que la pâte extrêmement fine du milieu devenait à la fois translucide et craquante (comme une frite transparente), il passait sa louche avec précaution sous le beignet et le tirait prestement hors de l’huile, le faisait ensuite égoutter au-dessus de la bassine en secouant trois  ou quatre fois la louche, puis le posait devant lui sur un étal protégé par une vitre et fait d’étagères percées de trous sur lesquelles étaient déjà alignées, d’un côté les petites baguettes des beignets au miel déjà préparées, et de l’autre, plats et ronds, les beignets à l’huile. Pierre et Jacques raffolaient de ces pâtisseries et, lorsque l’un ou l’autre, par extraordinaire, avait un peu d’argent, ils prenaient le temps de s’arrêter, de recevoir le beignet à l’huile dans une feuille de papier, que l’huile rendait immédiatement transparente, ou la baguette que le marchand, avant de la leur donner, avait trempée dans une jarre placée près de lui , à côté du four, et pleine d’un miel sombre constellé de petites miettes de beignets. Les enfants recevaient ces splendeurs et y mordaient, toujours courant vers le lycée, le torse et la tête penchés en avant pour ne pas salir leurs vêtements.»  Le quatre janvier 1961, après avoir fêté le premier de l’an avec ses amis Gallimard et sa famille, Camus rentre à Paris. Alors qu’il devait prendre le train avec sa femme et ses enfants, il décide de partir en voiture avec Michel, son épouse et sa fille. (Michel Gallimard, le neveu de Gaston). Dans l’Yonne, le véhicule dérape et percute des platanes, à 180 km à l’heure. Camus est tué sur le coup, son compagnon succombera quelques jours plus tard, les deux passagères survivront. La veille, il avait donné rendez-vous à Maria Casarès, son amante depuis dix ans. C’est Catherine Camus, sa fille, qui recueille, organise et publie en 1994 le carnet de son père, déjà intitulé « Le premier homme ». Ce récit autobiographique est inachevé, mais les souvenirs d’enfance sont là, vivants, poignants, gais,transfigurés par le soleil algérien malgré la pauvreté.  On pourrait dire « misère » car Albert naît dans une famille plus que démunie. Sa mère, sourde, n’a pu apprendre à lire et  peine aussi à  s’exprimer. Il ressent, cependant, l’amour qu’elle ne peut manifester qu’avec son regard empli d’une tendresse triste. Il l’évoquera toujours ainsi, aimante et perdue dans sa muette solitude. Il n’a jamais connu son père, tué par un éclat d’obus en 1914, à la suite de quoi la famille s’installe à Alger chez la grand-mère maternelle qui mène son monde au nerf de bœuf. C’est presque l’indigence, mais les enfants ne voient ni la saleté, ni leur dénuement, ils jouent dans des caves humides et sombres qui sont comme des cabanes fraîches et accueillantes. Camus dit qu’il ne souffrira de sa situation que plus tard, quand il fera des études, par comparaison avec ses nouveaux camarades de milieux aisés. Dans ces quartiers pauvres le quotidien est illuminé par d’intenses moments de joie, comme les  plaisirs de la baignade et la saveur d’une friandise rare et partagée sur le chemin du lycée. En effet, Albert (Jacques, ici) et son ami Pierre ont eu la chance d’avoir été remarqués et aidés par leur instituteur M. Germain, qui les a préparés au concours des bourses, seul moyen d’accéder aux études, malgré les réticences de la grand-mère, pour laquelle c’est un manque à gagner. Ils sont les seuls de leur quartier à avoir franchi cette barrière sociale.  Et les beignets sont une fête, les enfants, fascinés, voient le « réduit » comme une « petite boutique », que trente ans plus tard, Camus décrit avec abondance de détails et de précisions.C’est une espèce d’antre mystérieux où un très modeste commerçant arabe, dont on ignore le nom, officie comme un sorcier ou un alchimiste qui transforme un mets bien ordinaire en « splendeur» croustillante et dorée. Les quelques sous nécessaires, trésor si patiemment amassé pour s’offrir ces délices, les métamorphosent eux aussi, en adolescents riches. Ils accèdent enfin à ce moment magique, longtemps rêvé, désiré. Alors ils arrêtent le temps, observent le lieu, les matières, les gestes, toutes les petites et multiples étapes de la confection, étirent le plaisir en jouissant à l’avance du goût du beignet à portée de leur bouche. Et, une fois reçue cette précieuse friandise, ils reprennent leur rythme, leur vie, leur course enthousiaste vers le savoir. 

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

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