Art, Good Food & Books #31

Écrins pour la vie ordinaire.

Un calice d’une simple soupe d’orties s’est métamorphosée en un délicieux consommé du soir.
Un nid de paille et d’eau est venu en écho à cette recette.
Et Marylène invite avec tendresse à revivre « les plaisirs d’enfant paisible » du Grand Meaulnes.

Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com

Boxes for ordi art Life

A chalice of a simple nettle soup has turned into a delicious evening consomme.
A nest of straw and water echoed this recipe.
And Marylène tenderly invites you to relive "the pleasures of a peaceful child" of Grand Meaulnes.
Soupe d’orties proposée par Marylène Conan

La soupe aux orties

Souvenir d’adolescence et de ma mère, déjà adepte de nature et de diététique, qui les cueillait en bordure des champs et des petites routes menant à la mer.  C’est aussi une recette du confinement pendant lequel la cuisine s’est imposée comme occupation et plaisir, associée à la promenade le long des sentiers proches. Les orties abondaient sur les talus et je me suis rappelé la finesse et la très légère amertume de leur goût.

Ingrédients:

  • Environ 600 g  de belles orties fraîches, cueillies dans un endroit évidemment abrité des émanations des gaz d’échappement ou de produits chimiques.
  • 3 pommes de terre moyennes. 
  • 2 oignons.
  • 30 cl environ de crème fraîche. 
  • de l’eau. Du sel et du poivre. 
  • Recette :
  • On ne garde que les feuilles que l’on lave et essuie (en prenant soin de ne pas se piquer). 
  • On émince l’oignon avant de le faire revenir dans un peu de beurre dans une assez grande cocotte. 
  • On ajoute alors les feuilles d’orties et les pommes de terre coupées en petits morceaux. 
  • On recouvre le tout d’eau et on laisse cuire environ 20 mn. On sale et poivre comme on aime. Rien n’interdit d’ajouter d’autres épices, pas trop pour ne pas altérer le goût délicat des orties.
  • On mixe et ajoute la crème fraîche. 
  • Quelques fleurs de bourrache déposées sur ce potage lui apporteront une touche de couleur, on peut aussi utiliser des primevères, des capucines, des soucis, des pensées …
Nettle soup

A memory of my adolescence and of my mother, already a follower of nature and diet, who gathered them at the edge of fields and small roads leading to the sea.
It is also a recipe for confinement during which cooking has established itself as an occupation and pleasure, associated with walking along the nearby trails. Nettles abounded on the slopes and I remembered the delicacy and the very slight bitterness of their taste.


Ingrédients:
About 600 g of fresh, beautiful nettles, picked in an area obviously sheltered from exhaust fumes or chemicals. 3 medium potatoes. 2 onions. About 30 cl of crème fraîche. some water. Salt and pepper.

Recipe:
We only keep the leaves that we wash and dry (taking care not to bite ourselves). The onion is sliced ​​before browning it in a little butter in a fairly large casserole dish. Then add the nettle leaves and the potatoes cut into small pieces. Cover everything with water and cook for about 20 minutes. We salt and pepper as we like. Nothing prevents adding other spices, not too much so as not to alter the delicate taste of nettles. Mix and add the crème fraîche. A few borage flowers placed on this soup will give it a touch of color, you can also use primroses, nasturtiums, marigolds, pansies ...
A Chaumont sur Loire

Henri-Alain Fournier. Le grand Meaulnes. 1913. 

« Avant sa venue (1), lorsque le cours était fini à quatre heures, une longue soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger ; et peu à peu les derniers gamins attardés abandonnaient l’école refroidie où roulaient des tourbillons de fumée. Il y  avait encore quelques jeux, des galopades dans la cour ; puis la nuit ; les deux élèves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant le grand portail ouvert …

Alors tant qu’il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives,  plein de mouches mortes, d’affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprès d’une fenêtre qui donnait sur le jardin. 

Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie. 

Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes. 

Dès qu’il fut pensionnaire chez nous, c’est-à-dire dès les premiers jours de décembre, l’école cessa d’être désertée le soir après quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes. Et c’étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir. « (1)  : Il s’agit du Grand Meaulnes arrivé il y a peu.

.
Extrait du film de Jean Daniel Verhaege, 2006

Henri-Alban Fournier (de son vrai nom) est porté disparu en septembre 1914, dans les Hauts de Meuse, environ un an après la publication de son roman mythique, à 27 ans. Enterré dans une fosse commune, son corps n’a été retrouvé qu’en 1991. Sa jeunesse, la brièveté de son œuvre et sa mort à la guerre, ont ajouté au mystère et au romantisme qui caractérisent la réception de  « Le grand Meaulnes ». Il est vrai qu’une partie du charme de cet étrange récit « vient de ce qu’on ne le comprend pas » (un critique dont je n’ai pas retrouvé le nom mais dont l’expression m’a semblé juste et évidente).   

François Seurel, qui ressemble fort à son auteur, est fils d’instituteurs dans un village de Sologne où il vit une enfance heureuse et paisible jusqu’à l’arrivée d’un étrange adolescent. Il nous raconte cette histoire longtemps après : « nous avons quitté le pays depuis quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais »

Moi, je n’ai jamais vécu en Sologne, mes parents n’étaient pas instituteurs, je n’étais pas enfant unique, et n’ai jamais voulu être un garçon. Pourtant, dès ma première lecture de « Le Grand Meaulnes », j’ai reconnu tous les paysages, toutes les atmosphères. J’ai marché avec les personnages dans leur campagne, j’ai dormi dans leur grenier, j’étais François et même un peu Augustin. 

La petite école de village est la mienne, « les gars de la campagne » qui « arrivaient tout éblouis encore d’avoir traversé les paysages de givre » sont les camarades de mon père qui y allait à pied.

J’ai trouvé, et souvent parcouru depuis, le chemin qui mène au domaine mystérieux, celui dont « l’allée était balayée à grands ronds réguliers comme on faisait…pour les jours de fête »

Assise au fond de la classe « qui sentait les châtaignes et la piquette » j’ai admiré le jeune bohémien aux « gestes larges et élégants de jeune seigneur ». 

« Le grand soleil glacé » du jour de l’évasion sera toujours mon plus bel hiver. Et c’est ainsi pour toutes les saisons.  

Dans ce passage, la solitude de François est douce, il est bien,dans l’école désertée. Il lit. La lumière décline. Il rêve, sans doute, et le temps s’étire jusqu’à la nuit. Jusqu’à ce que la figure maternelle doucement éclairée, dans la cuisine, indiquequ’il est l’heure de se réchauffer autour de la soupe. C’est le moment de l’intimité familiale. L’imparfait  donne l’impression d’un temps infini, ou plutôt cyclique avec le retour régulier et rassurant des saisons. C’est cela le bonheur de l’enfance, exactement comme sur les grandes affiches des quatre saisons au mur de la classe, elles sont bien à leur place et reviennent toujours. Toujours. On ne peut imaginer que cela puisse s’arrêter. Mais tout va être bouleversé, balayé par« quelqu’un qui est venu ». A partir de ce moment-là le temps se mettra en marche.  Inexorablement.


Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Henri-Alban Fournier (real name) was reported missing in September 1914, in the Hauts de Meuse, about a year after the publication of his legendary novel, at the age of 27. Buried in a mass grave, his body was not found until 1991. His youth, the brevity of his work and his death in the war, added to the mystery and romanticism that characterize the reception of "Le grand Meaulnes" . It is true that part of the charm of this strange story "comes from the fact that we do not understand it" (a critic whose name I have not found but whose expression seemed right and obvious to me) .
François Seurel, who closely resembles its author, was the son of teachers in a village in Sologne where he lived a happy and peaceful childhood until the arrival of a strange adolescent. He tells us this story long after: "We left the country for fifteen years and we will certainly never return" I have never lived in Sologne, my parents were not teachers, I was not an only child, and I never wanted to be a boy. However, from my first reading of "Le Grand Meaulnes", I recognized all the landscapes, all the atmospheres. I walked with the characters in their campaign, I slept in their attic, I was François and even a little Augustine. The small village school is mine, "the country boys" who "arrived still dazzled by having crossed the frosty landscapes" are my father's comrades who went there on foot. I have found, and often traveled since, the path that leads to the mysterious domain, the one whose "the path was swept in large regular circles as we used to do ... for holidays" Sitting at the back of the class "which smelled of chestnuts and piquette" I admired the young bohemian with "the broad and elegant gestures of a young lord". The "big icy sun" on the day of the escape will always be my best winter. And so it is for all seasons. In this passage, François' loneliness is sweet, he is well, in the deserted school. He reads. The light is fading. He dreams, no doubt, and time stretches into night. Until the softly lit mother figure in the kitchen signals it's time to warm up over the soup. This is the time for family intimacy. The imperfect gives the impression of infinite time, or rather cyclical, with the regular and reassuring return of the seasons. This is the happiness of childhood, just like on the large posters of the four seasons on the classroom wall, they are in their place and always come back. Always. One cannot imagine that this could stop. But everything is going to be turned upside down, swept away by "someone who has come". From that moment on time will start. Inexorably.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.