Art, Good Food & Books #35

Panné, paillé, poêlé 


 Le panné est un enrobé croustillant qui embellit un modeste poisson. Le paillé est l’habit végétal du coeur de Jim Dine, qui a offert 28 oeuvres au Centre Pompidou Paris en 2018.
Marylène a laissé doucement surgir de ses souvenirs et de ses émotions le dernier repas de Zoune et ses petites soles poêlées. 

2 février 2021
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Instagram: @carrousel_art

Goujonnettes de grondin, recette proposée par La Cuisine Corsaire et Corinne Cossé-le Grand

Ingrédients pour 4 personnes 
400 gr de filets de grondin désarêtés

Panure

  • 3 œufs 
  • 100 gr de farine 
  • 100 gr de chapelure 
  • 3 CC de romarin sec
  • 30 gr de noisettes émondées 
  • huile de pépin de raison 

Condiment, olives/ajowan 

  • tapenade 
  • 1 CC ajowan (Inde) 
  • huile d’olive 

Recette 
Préparer le condiment olives en mélangeant la tapenade, le ajowan et l’huile d’olive.

Lever et désarêter les grondins. Tailler les filets en 2 dans la longueur. Réserver. Préparer trois assiettes: l’une avec la farine et le romarin réduit en poudre, l’autre les œufs et la dernière avec la chapelure et les noisettes écrasées grossièrement.

Paner les goujonnettes à l’anglaise deux fois.
Frire 2/3 minutes dans l’huile de pain de raisin.
Servir tout de suite avec le condiment et une branche de romarin.

Jim Dine né en 1935, Nancy and I at Ithaca (Straw Heart), 1966-1969.Acier, paille, résine, colle. 157,5 x 182,9 x 35,5 cm.
https://www.templon.com/new/artist.php?la=fr&artist_id=94&display_video=1

Zoune et les petites soles

       J’ai eu beau chercher un texte sur un poisson panné, pas panné, je n’en ai pas trouvé qui me convienne. Par ailleurs, je ne crois guère aux signes et suis beaucoup plus tournée vers la terre que vers le ciel, et pourtant ! Toi ma grande et chère amie, partie il y a exactement un an, voilà que tu me soufflerais une idée ?  Je t’entends me dire de là-haut : « à toi d’écrire, souviens-toi de mes petites soles ». Et au moment où je cherche et feuillette, en vain, voilà que je tombe sur ta photo, la dernière et plus récente que je possède, prise au Maroc.  Et encore ceci : la nuit dernière, j’ai rêvé de toi dans ton transat sur la terrasse sud. Tu avais l’air d’écouter le temps passer. Sur le guéridon il y avait  un livre de cuisine, « Voyage au Maroc » d’Edith Warton, une biographie de Camus et des magazines. On avait l’impression d’un alanguissement de fin d’été. Mais en fait, comme d’habitude, tu avais dû passer du temps dans ta cuisine à nous préparer tes petits ou grands plats et tu faisais semblant de paresser. 

Tu nous en as laissé tant, des souvenirs heureux autour de tes tables fleuries avec  tes décors qui changeaient tout le temps. Dans le jardin dont je revois les deux terrasses, celle du plein été et celle plus abritée, au Sud, pour la mi-saison (celle de mon rêve) combien de déjeuners chaleureux nous as-tu fait partager ! Là,  sous l’auvent de paille, dès le mois de mars, parfois avant ; ou bien à l’automne et même en novembre, et même, lors des éclaircies douces, en décembre. Des tajines, des potées, des travers de porc, des grillades, des poulets rôtis, des couscous, des tartes et pissaladières, des salades, des cafés qui s’éternisaient. 

Je me souviens parfaitement de notre dernier repas, nous n’étions que trois mais tu voulais encore cuisiner et nous avoir près de toi. L’amitié passait par là. J’allais t’acheter des soles, le seul aliment qui te faisait encore plaisir. J’avais des consignes précises, et il fallait les suivre à la lettre : les choisir pas trop grosses, pas trop petites, très fraîches, bien évidemment, demander de les nettoyer, de leur enlever la peau et la tête. Et tu ferais le reste, les fariner légèrement, les faire dorer dans un peu d’huile, pas trop, les parsemer de persil plat, frais, ajouter quelques gouttes de citron, pas trop,  les servir avec les pommes de terre tièdes. Et puis déguster. Savourer. Etre là, comme d’habitude. 

C’était  la fin de l’été, côté sud. Deux parasols nous abritaient, un peu penchés. Il commençait à y avoir quelques grappes de raisin, on se disait que l’olivier avait poussé. Tu étais plus silencieuse que d’habitude. Avec Marie on se rappelait les repas chez elle à Paris. Tu étais à peine arrivée que tu faisais apparaître sur la table une petite salade avec de la roquette et du parmesan, un poulet grillé, un dessert léger. Et c’était toujours beau, tu trouvais toujours les coussins, les bougies, les nappes qu’il fallait. L’improvisation avait l’air tellement simple, mais si on essayait d’en faire autant, ça clochait. 

En voyage, dans des maisons amies, tu finissais toujours par prendre les commandes de la cuisine. Je me souviens de l’Afrique du Sud où tes œufs mimosa étaient aussi précieux que du caviar, et les viandes à la fois juteuses et grillées. Au Maroc, tu passais du temps avec les cuisinières qui t’aimaient et finissaient par te livrer leurs secrets. A ton retour on dévorait tes tajines.  Et, il y a très très longtemps dans un moulin perdu au fond d’une petite vallée du Morbihan, je me souviens d’une fricassée de cèpes cueillis le matin dans le petit bois de chênes. 

Au fond, rien de très particulier, mais chaque repas était une petite fête mise en scène, si simple et naturelle que c’en était mystérieux, rien de grandiloquent, rien de trop. Et on était bien, juste parfaitement bien. Et si je ferme les yeux je goûte, encore, sur ta terrasse, tes petites soles dorées.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #34

Quand les couleurs de la passion se mêlent aux notes de l’existence.


 Ce rougeoyant clafoutis « mi-figues mi-raisin » à la matière généreuse et craquelante de Florence a évoqué pour Edwige « Le Rouge et le Noir » et ses passions de Stendhal et son adaptation par Jean-Daniel Verhaeghe en 1997.

Et c’est à « L’ombre bleue du figuier »  de Jean Ferrat que Marylène vient broder une jolie guirlande tout en fredonnant.

When the colors of passion mingle with the notes of existence.
 This glowing “half-figs, half-grape” clafoutis with generous and crackling Florence evoked for Edwige “Le Rouge et le Noir” and his passions of Stendhal and its adaptation by Jean-Daniel Verhaeghe in 1997.
And it is at "L’ombre bleue du figuier" by Jean Ferrat that Marylène comes to embroider a pretty garland while humming.

17 janvier 2021
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Instagram: @carrousel_art

Clafoutis mi figues mi raisins proposé par Florence Clément

Ingrédients pour 6 personnes

  • Crème liquide 25 cl
  • Lait entier 25 cl
  • Sucre 150 gr + 20 gr pour les moules Œufs 4p
  • Maïzena 60 gr
  • Poudre d’amandes 60 gr
  • Beurre 20 gr
  • Vanille 1 gousse
  • Figues 300 gr
  • Raisin type muscat 200 gr 
  • Sel 1 pincée 
Liquid cream 25 cl
Whole milk 25 cl
Sugar 150 gr + 20 gr for the mussels Eggs 4p
Cornstarch 60 gr
Almond powder 60 gr
Butter 20 gr
Vanilla 1 pod
Figs 300 gr
Muscat grape 200 gr
Salt 1 pinch

Recette

Beurrer les moules avec un peu de beurre fondu, et les chemiser de sucre.
Casser 2 œufs entiers et 2 jaunes dans un saladier, les battre avec un fouet, ajouter la maïzena, le sucre, la vanille grattée et le sel, bien mélanger au fouet. Incorporer alors la crème liquide et le lait, mixer avec un mixeur la pâte afin de la rendre bien lisse.
Egrapper le raisin, couper les figues en quartiers, ranger les fruits dans les moules et recouvrir avec l’appareil à clafoutis.

Cuire 40 à 45 minutes à 200 C.

Servir tiède. Bonne dégustation !

Butter the mussels with a little melted butter, and line them with sugar.
Break 2 whole eggs and 2 yolks in a salad bowl, beat them with a whisk, add the cornstarch, sugar, scraped vanilla and salt, mix well with a whisk. Incorporate the liquid cream and the milk, mix with a mixer the dough to make it very smooth.
Destemmer the grapes, cut the figs into quarters, arrange the fruit in the molds and cover with the clafoutis.
Bake at 200°
Enjoy lukewarm. 
Good tasting !

Le rouge et le noir (19971h40, adapté de Stendhal pour la télévision par Jean-Daniel Verhaeghe, scénario de Danièle Thomson et musique de Philippe Sarde avec Carole Bouquet, Kim Rossi Stuart, Bernard Verley, Constanze Engelbrecht, Maurice Garrel, Judith Godrèche, Claude Rich et Rudiger Vogler.

Edwige de Montalembert fait écho de la recette par ce film et « la bataille que se livrent trois éléments sur une terre craquelante et lumineuse. Pour exister aux yeux de l’autre et faire sa place dans une composition révélant passion et destruction. » 

Edwige de Montalembert echoes the recipe with this film and “the battle between three elements on a crackling and luminous earth. To exist in the eyes of the other and make its place in a composition revealing passion and destruction. "

edwigedem@gmail.com
Instagram : @edwigedemontalembert

Jean Ferrat
https://youtu.be/zG3rZJhti18
                   A l’ombre bleue du figuier.  Jean Ferrat. Michelle Senlis. 1972
« À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent les étés
À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent ils sont passésJ’étais comme les bergers
Un chien fou sur les talons
J’étais comme les bergers
Moitié blé, moitié chardon
Voyant se lever le jour
J’y croyais à chaque fois
L’amour appelle l’amour
J’étais prince, je suis roi

À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent les étés
À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent ils sont passés

Ivre comme les oiseaux
J’étais poussé par le vent
Ivre comme les oiseaux
Je me suis cogné souvent
J’allais cherchant dans la brume
Une lampe ou un drapeau
J’y ai laissé quelques plumes
Mais j’ai gardé mon chapeau

À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent les étés
À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent ils sont passés

À la bouche une chanson
Dans mon cœur un amour fou
À la bouche une chanson
Je rêvais que jusqu’au bout
On dira qui était-il
Me jetant des roses-thé
Moi je dormirai tranquille
Heureux d’avoir pu chanter

À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent les étés
À l’ombre bleue du figuier
Passent, passent… ils sont passés. »
 

On a tous en mémoire la voix chaude et ample de Jean Ferrat et ses grands textes engagés, cette chanson est plus légère, légère comme le temps qui passe et nous emporte, légère comme une ritournelle. Mais pas si facile à chanter. Les vers de sept syllabes sont peut-être une fantaisie si l’on pense à notre alexandrin, sorte de moule dont la cadence, même inconsciente, structure encore notre langue. C’est du moins l’explication que je me donne lorsque j’essaie maladroitement de la fredonner. Mais cela ne pose aucun problème à un ami chanteur, alors … Alors je l’écoute. Les mots du refrain sont tout simples, comme il se doit. Le passage du présent (répété) au passé-composé mime l’insaisissable du temps. Et les pluriels (« les étés ») nous disent le cycle, la continuité, et finalement, la disparition. Quelques tours et puis s’en vont. C’est le charme des chansons, au sens originel de sortilège. Quelques mots pour dire l’essentiel de la vie, presque rien. Mais quand on les entend surgissent toutes les images. Presque rien, trois strophes, cependant, pour les différents âges, la folle jeunesse, l’enthousiasme et les illusions, l’amour, l’écriture, et ce qu’il en restera. Passé, présent, futur :la grammaire est extraordinairement poétique.On ne peut s’empêcher de penser au premier tercet du poème de Ronsard : « Je serai sous la terre, et, fantôme sans os,  Par les ombres myrteux je prendrai mon repos ; Vous serez au foyer une vieille accroupie ». Jean Ferrat est bien plus simple, pas de figure féminine regrettant « son fier dédain », pas de myrte pour célébrer son talent, juste des roses pour ses chansons. Tout est léger, fluide, déjà presque évaporé, il reste le sillage des notes de musique, évoquant le bonheur fugace, et pourtant éternel, à l’ombre d’un arbre généreux. 

Alors :Tombent tombent dru les figues,
Tombent tombent… dans nos paniers….
We all remember the warm and ample voice of Jean Ferrat and his great committed lyrics, this song is lighter, light as time passes and carries us away, light as a ritornello. But not so easy to sing. The seven-syllable lines are perhaps a fantasy if we think of our Alexandrian, a sort of mold whose cadence, even unconscious, still structures our language. At least that's the explanation I give myself when I clumsily try to hum it. But that's okay with a singer friend, so ... So I listen to him. The words of the chorus are simple, as they should be. The passage from the (repeated) present to the past-compound mimics the elusive time. And the plurals ("the summers") tell us the cycle, the continuity, and finally, the disappearance. A few laps and then go. This is the charm of the songs, in the original sense of spell. A few words to say the basics of life, almost nothing. But when you hear them all the images appear. Almost nothing, three stanzas, however, for different ages, wild youth, enthusiasm and delusions, love, writing, and what will be left of it. Past, present, future: the grammar is extraordinarily poetic. One cannot help thinking of the first tercet of Ronsard's poem: "I will be under the earth, and, ghost without bones, By the blue shadows I will take my rest; You will be a crouching old woman at home. Jean Ferrat is much simpler, no female figure regretting "his proud disdain", no myrtle to celebrate his talent, just roses for his songs. Everything is light, fluid, already almost evaporated, there is the trail of musical notes, evoking fleeting, yet eternal happiness in the shade of a generous tree.

So: The figs fall,
              Fall fall… in our baskets….

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Instagram: @conanconan2935

Art, Good Food & Books ✨BELLES FÊTES✨

Elle était sur la plupart de nos tables mais d’où viennent-elles?


 D’abord une énorme bûche brulée toute la nuit du solstice d’hiver puis à la veillée de Noël avec tout un rituel qui protégera la maisonnée. Ensuite, dans la deuxième partie du 19° siècle, elle est devenue un gâteau en forme de bûche.

Ainsi, dans nos cuisines, nous reproduisons une bûche avec un bois de génoise et une écorce de chocolat.

Il me revient en mémoire les longs tubes de forage détournés de leur fonction par l’artiste Marc Didou qui, après les avoir couchés à plat les a métamorphosés en troncs d’arbres aux écorces variées.

En échos, Marylène nous offre le récit sensible de l’américaine Willy Cather (1873-1947); celui des préparatifs improvisés pour un Noël de campagne confiné par la neige et le mauvais temps..


29 décembre 2020
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com


She was on most of our tables but where did they come from? First a huge log burned all night long during the winter solstice, then on Christmas Eve with a whole ritual that will protect the household. Then, in the second part of the 19th century, it became a cake in the shape of a log. Thus, in our kitchens, we reproduce a log with a wood of sponge cake and a chocolate bark. I remember the long drill tubes diverted from their function by the artist Marc Didou who, after laying them flat, transformed them into tree trunks with various bark. In echoes, Marylène offers us the sensitive story of the American Willy Cather (1873-1947); that of improvised preparations for a country Christmas confined by snow and bad weather.

Bûche au chocolat proposée par Corinne Cossé-le Grand
C’est une génoise au chocolat, parfumée à la vanille ou au rhum et garnie de mousse au chocolat.
Préparation 30 mn
Cuisson 7 à 8 mn
Temps de repos 1h


Ingrédients pour 10 personnes 
Pour la génoise:
140 grs de sucre semoule
4 œufs
100 grs de farine
15 grs de cacao amer en poudre ( 3 cuillérées à soupe)
35 grs de beurre
3 gr de levure chimique
35 gr de fécule
750 grs de mousse au chocolat
100grs de pâte d’amandes vert tendre
5 champignons en meringue suisse 1dl de sauce à la vanille

Chauffer le four à 220:240° (th 7-8)
Recette Masse 1: Dans un bol au bain marie, fouettez le sucre et les œufs entiers pour tiédir le mélange pendant 1 mn; puis hors du feu fouettez à grande vitesse pendant 8 mn, et à petite vitesse pendant 15 mn pour refroidir et alléger la masse.Elle doit former ruban sur une spatule.
Masse 2: Clarifiez le beurre  dans une petite casserole. Passez la farine au tamis  ou dans une passoire très fine. Incorporez délicatement à la spatule la farine tamisée, le cacao, la levure et le sucre vanillé à la masse 1, puis le beurre fondu à peine tiède et arrêtez aussitôt le mélange fait. Cette opération doit être menée rapidement et la génoise doit passer au four immédiatement.
Étalez cette pâte sur la plaque du four sur une épaisseur de 2 cm environ à l’aide de la palette. Cuisez à 220/240° (th 7-8) pendant 7 à 8 mn et dès la sortie du four, ôtez le biscuit de la plaque de cuisson pour éviter qu’il dessèche. Préparez un sirop avec une cuillérée de rhum et badigeonnez la génoise.
Préparez la mousse au chocolat et l’étalez sur toute la surface de la génoise. Roulez le biscuit bien serré et mettez au froid pendant 1 heure.

Décor 
Coupez 2 tranches en biseau, de 2 cm d’épaisseur environ. Posez les sur le tronc  en la décalant pour figurer 2 branches sciés. Avec une poche à douille dentelée, couvrez complètement le biscuit avec le reste de la mousse au chocolat pour imiter l’écorce. Décorez de petits champignons  en meringue suisse et de feuilles de houx découpées dans de la pâte d’amende verte.
Mettez au froid jusqu’au moment de servir.
Conservez au froid 48 heures
Marc Didou, Pipeline fossile de la série Pipeline,Transformation d’un arbre de forage pétrolier, 2015, Parc des Guérandes, Plouër-sur-Rance 
Dans le cadre de « L’art au fil de la Rance »:
http://www.artaufildelarance.com/
https://youtu.be/qsjGu_syQKY
Willa Cather
My Antonia. Willa Cather, 1918.
p.81
Willa Cather est née en 1873 en Virginie dans une famille aisée qui s’installera dans le Nebraska où elle passera  son enfance et engrangera des souvenirs qui l’inspireront plus tard. Alors qu’elle a entamé des études de médecine, elle  publie des textes et essais dans le « Nebraska state journal ». C’est ainsi qu’elle se découvre écrivain et en fait son métier.  

« La neige ne s’arrêta pas de tomber de toute la journée et elle tomba toute la nuit suivante. Le froid n’était pas trop intense, mais la bourrasque continuait, constante et irrésistible. Les hommes ne pouvaient pas dépasser les granges et l’enclos. Ils restèrent assis à la maison, la plus grande partie de la journée, comme si c’était dimanche, à graisser leurs bottes, à réparer leurs bretelles, à tresser des mèches de fouets. Le matin du 22, grand-père annonça au petit déjeuner qu’il serait impossible d’aller à Black Hawk faire les achats de Noël.  (…) Nous décidâmes donc d’organiser un Noël de campagne, sans rien devoir à la ville. J’avais eu l’intention d’acheter des livres d’images  pour Yulka et Antonia, même Yulka savait un peu lire maintenant. Grand-mère m’emmena dans la réserve, qui était glaciale, et me montra des rouleaux de guingan et de toile à drap. Elle découpa des carrés de tissu de coton et nous les cousîmes ensemble de façon à faire un livre. Nous le fixâmes à deux plaques de carton que je recouvris d’un calicot superbe représentant des scènes de cirque  (…) Fuchs ressortit les vieux moules à suif et fabriqua des chandelles. Grand-mère exhuma ses emporte-pièces fantaisie qui servaient à découper la pâte, elle fit cuire au four des bonshommes et des coqs en pain d’épice, décorés de caramel et de ronds de cannelle rouge. La veille de Noël, Jake remplit ses fontes de selle de tout ce que nous allions envoyer aux Shimerda et se prépara à partir sur le hongre gris de grand-père. Lorsqu’il monta à cheval, à la porte, je vis qu’il avait une hachette à la ceinture, il échangea un regard complice avec grand-mère, ce qui me fit deviner qu’il préparait quelque surprise. Je passai l’après-midi à guetter, avec beaucoup de constance, depuis la fenêtre du salon. Enfin je vis une tache noire qui bougeait du côté de l’Ouest, le long du champ de maïs enfoui sous la neige, là où le ciel prenait un reflet cuivré sous l’effet du soleil qui n’arrivait pas à percer. Je mis mon bonnet et me précipitai à la rencontre de Jake. Lorsque j’atteignis la mare, je vis qu’il apportait un petit cèdre placé en travers du pommeau de sa selle. Il avait coutume de couper un arbre de Noël chaque année en Virginie, et il n’avait pas oublié combien cela m’enchantait. (…) Nous y accrochâmes des sujets en pain d’épice, des chapelets de grain de maïs et des morceaux de chandelles que Fuchs avait fixés dans des petits socles de carton. »  
Et je ne peux m’empêcher d’ajouter ce passage, à la fin du chapitre, où la tendresse du narrateur pour les ouvriers agricoles me touche beaucoup : 

« Leur rudesse et leur violence même les rendaient sans défense. Ces garçons ne disposaient pas d’une expérience raisonnée derrière laquelle se cacher et avec laquelle tenir les gens à distance. Tout ce qu’ils avaient pour lutter contre le monde, c’était leurs poings d’acier. Otto était déjà devenu un de ces ouvriers agricoles endurcis, qui vont se placer et qui jamais ne se marie ni n’ont d’enfants. Et pourtant il aimait tellement les enfants ! »
 « My Antonia » est publié en 1918 et raconte, à la première personne, les souvenirs d’enfance de Jim Burden, orphelin à dix ans, élevé par ses grands-parents, propriétaires d’une belle ferme dans les grandes plaines, terres d’accueil pour les migrants venus de toute la vieille Europe, à la recherche d’une vie meilleure.  Ainsi s’installe, près de chez eux, une famille thèque dont le père, musicien et rêveur, ne s’adaptera jamais à la dureté de cette terre. Mais une figure solaire éclaire cette réalité, c’est Antonia avec qui Jim va grandir dans ces paysages libres et sauvages.  Et ils resteront, malgré leurs destins très différents, liés par une tendre amitié. Dans cet extrait, le mauvais temps de décembre a interdit tout déplacement à la petite ville d’à côté et il va falloir se contenter de peu pour célébrer Noël. A la ferme, l’atmosphère est chaleureuse,  les employés contraints d’abandonner leurs travaux des champs, contribuent à l’enchantement de ce moment avec leurs petits trésors et Jim va fabriquer un livre, avec les moyens du bord, pour son amie et sa sœur. Willa Cather rend ainsi hommage aux pionniers de L’Ouest qui, malgré l’austérité de la terre et du climat, ont su cultiver la solidarité, le courage, la ténacité, l’audace et l’amitié. On peut relire inlassablement ce livre qui transmet une belle énergie, bien éloignée de l’outrancière  consommation caractéristique de notre époque et particulièrement de ses Noëls consuméristes. Ici, éloignés de tout, mais inspirés par les paysages exceptionnels, les personnages fabriquent, avec ce qu’ils dénichent dans la maison et à l’extérieur, de quoi émerveiller tout une famille voisine et amie, en proie au dénuement. La rudesse de la nature réunit maîtres et serviteurs, propriétaires aisés et locataires, enfants, parents, grands-parents. Il est bon de croire qu’il reste peut-être un peu de ces âmes rudes et bonnes dans l’esprit qui règne encore aujourd’hui sur les  grandes plaines. 

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #32

Les doigts de Zénobie

 « Les doigts de Zénobie » sont de délicates pâtisseries de semoules orientales allongées et légèrement courbées; gourmandises crées en hommage à la reine rebelle de Palmyre qui a défié Rome au IIIème siècle après JC et fait de son royaume un pays tout puissant.

Invitée de cette lettre #32, Edwige de Montalembert en fait un écho de sable et de force. Elle choisit « Queen of the Desert » de Werner Herzog (2015), un récit filmé de la vie au Moyen Orient de Gertrude Bell, journaliste, archéologue, exploratrice et femme politique anglaise au début du XXème.  

Marylène nous rapporte les propos de carnets d’Albert Camus retrouvés par sa fille Catherine: de la contemplation et de la dégustation de pâtisseries baignées dans le miel et la cannelle d’une petite boutique d’Alger.

17 décembre 2020

Corinne Cossé-le Grand

info@carrousel-art.com

Les doigts de Zénobie, recette proposée par Corinne Cossé-le Grand
Cette recette est un souvenir de ma grand mère et de la Tunisie, au premier temps de ma petite enfance.

Pour 4 personnes
Ingrédients
250 g de semoule 
125 g de beurre 
1/4 de cuillérées à café de levure chimique
3 cuillérées à soupe d’eau de fleur d’oranger
1/2 cuillérée à soupe de cannelle
4 cuillérées à soupe de miel

 Recette
La préparation de la pâte ne pose pas de difficultés, elle exige seulement d’être faite à l’avance pour lui permettre de lever. Commencez par malaxer la semoule et le beure ramolli en ajoutant. L’eau de fleur d’oranger de manière à obtenir une pâte homogène avant d’y ajouter la levure. Puis laissez là reposer dans un endroit chaud pendant une demi-journée complète.

 Préparez ensuite des petits rouleaux de pâte longs et minces comme les doigts de Zénobie et faites-l’es cuire au four à température douce. 15 minutes suffisent.

Au sortir du four, il convient de laisser refroidir les gâteaux pour éviter que la pâte ne se brise.
Lorsqu’ils sont froids, disposez les sur le plat de service et saupoudrez de cannelle. Arrosez ensuite avec le miel préalablement chauffé. Il faut laisser aux gâteaux le temps de s’imprégner des parfums de cannelle et de miel avant de servir.
Film de Werner Herzog, 2015, 128mn, États Unis, avec Nicole Kidman, James Franco, Robert Pattinson
proposé par Edwige de Montalembert, edwigedem@hotmail.com
https://youtu.be/xDpiT_RZh9s
Camus. Le premier homme. Folio. P. 2361994. Présenté par Catherine Camus à partir de notes inachevées dans un carnet de son père.« Il y avait aussi, sur le même trottoir, une petite boutique de beignets arabes qui était en vérité un réduit où trois hommes auraient tenu à peine. Sur l’un des côtés du réduit, on avait creusé un foyer, dont le pourtour était garni de faïences bleues et blanches et sur lequel chantait une énorme bassine d’huile bouillante. Devant le foyer se tenait, assis en tailleur, un étrange personnage en culottes arabes, le torse à demi-nu et aux heures de chaleur, vêtu les autres jours d’une veste européenne fermée dans le haut des revers par une épingle à nourrice, qui ressemblait, avec sa tête rasée, son visage maigre et sa bouche édentée, à un Gandhi privé de lunettes, et qui, une écumoire d’émail rouge, à la main, surveillait la cuisson des beignets ronds qui rissolaient dans l’huile. Quand un beignet était à point, c’est-à-dire lorsque le pourtour était doré tandis que la pâte extrêmement fine du milieu devenait à la fois translucide et craquante (comme une frite transparente), il passait sa louche avec précaution sous le beignet et le tirait prestement hors de l’huile, le faisait ensuite égoutter au-dessus de la bassine en secouant trois  ou quatre fois la louche, puis le posait devant lui sur un étal protégé par une vitre et fait d’étagères percées de trous sur lesquelles étaient déjà alignées, d’un côté les petites baguettes des beignets au miel déjà préparées, et de l’autre, plats et ronds, les beignets à l’huile. Pierre et Jacques raffolaient de ces pâtisseries et, lorsque l’un ou l’autre, par extraordinaire, avait un peu d’argent, ils prenaient le temps de s’arrêter, de recevoir le beignet à l’huile dans une feuille de papier, que l’huile rendait immédiatement transparente, ou la baguette que le marchand, avant de la leur donner, avait trempée dans une jarre placée près de lui , à côté du four, et pleine d’un miel sombre constellé de petites miettes de beignets. Les enfants recevaient ces splendeurs et y mordaient, toujours courant vers le lycée, le torse et la tête penchés en avant pour ne pas salir leurs vêtements.»  Le quatre janvier 1961, après avoir fêté le premier de l’an avec ses amis Gallimard et sa famille, Camus rentre à Paris. Alors qu’il devait prendre le train avec sa femme et ses enfants, il décide de partir en voiture avec Michel, son épouse et sa fille. (Michel Gallimard, le neveu de Gaston). Dans l’Yonne, le véhicule dérape et percute des platanes, à 180 km à l’heure. Camus est tué sur le coup, son compagnon succombera quelques jours plus tard, les deux passagères survivront. La veille, il avait donné rendez-vous à Maria Casarès, son amante depuis dix ans. C’est Catherine Camus, sa fille, qui recueille, organise et publie en 1994 le carnet de son père, déjà intitulé « Le premier homme ». Ce récit autobiographique est inachevé, mais les souvenirs d’enfance sont là, vivants, poignants, gais,transfigurés par le soleil algérien malgré la pauvreté.  On pourrait dire « misère » car Albert naît dans une famille plus que démunie. Sa mère, sourde, n’a pu apprendre à lire et  peine aussi à  s’exprimer. Il ressent, cependant, l’amour qu’elle ne peut manifester qu’avec son regard empli d’une tendresse triste. Il l’évoquera toujours ainsi, aimante et perdue dans sa muette solitude. Il n’a jamais connu son père, tué par un éclat d’obus en 1914, à la suite de quoi la famille s’installe à Alger chez la grand-mère maternelle qui mène son monde au nerf de bœuf. C’est presque l’indigence, mais les enfants ne voient ni la saleté, ni leur dénuement, ils jouent dans des caves humides et sombres qui sont comme des cabanes fraîches et accueillantes. Camus dit qu’il ne souffrira de sa situation que plus tard, quand il fera des études, par comparaison avec ses nouveaux camarades de milieux aisés. Dans ces quartiers pauvres le quotidien est illuminé par d’intenses moments de joie, comme les  plaisirs de la baignade et la saveur d’une friandise rare et partagée sur le chemin du lycée. En effet, Albert (Jacques, ici) et son ami Pierre ont eu la chance d’avoir été remarqués et aidés par leur instituteur M. Germain, qui les a préparés au concours des bourses, seul moyen d’accéder aux études, malgré les réticences de la grand-mère, pour laquelle c’est un manque à gagner. Ils sont les seuls de leur quartier à avoir franchi cette barrière sociale.  Et les beignets sont une fête, les enfants, fascinés, voient le « réduit » comme une « petite boutique », que trente ans plus tard, Camus décrit avec abondance de détails et de précisions.C’est une espèce d’antre mystérieux où un très modeste commerçant arabe, dont on ignore le nom, officie comme un sorcier ou un alchimiste qui transforme un mets bien ordinaire en « splendeur» croustillante et dorée. Les quelques sous nécessaires, trésor si patiemment amassé pour s’offrir ces délices, les métamorphosent eux aussi, en adolescents riches. Ils accèdent enfin à ce moment magique, longtemps rêvé, désiré. Alors ils arrêtent le temps, observent le lieu, les matières, les gestes, toutes les petites et multiples étapes de la confection, étirent le plaisir en jouissant à l’avance du goût du beignet à portée de leur bouche. Et, une fois reçue cette précieuse friandise, ils reprennent leur rythme, leur vie, leur course enthousiaste vers le savoir. 

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #31

Écrins pour la vie ordinaire.

Un calice d’une simple soupe d’orties s’est métamorphosée en un délicieux consommé du soir.
Un nid de paille et d’eau est venu en écho à cette recette.
Et Marylène invite avec tendresse à revivre « les plaisirs d’enfant paisible » du Grand Meaulnes.

Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com

Boxes for ordi art Life

A chalice of a simple nettle soup has turned into a delicious evening consomme.
A nest of straw and water echoed this recipe.
And Marylène tenderly invites you to relive "the pleasures of a peaceful child" of Grand Meaulnes.
Soupe d’orties proposée par Marylène Conan

La soupe aux orties

Souvenir d’adolescence et de ma mère, déjà adepte de nature et de diététique, qui les cueillait en bordure des champs et des petites routes menant à la mer.  C’est aussi une recette du confinement pendant lequel la cuisine s’est imposée comme occupation et plaisir, associée à la promenade le long des sentiers proches. Les orties abondaient sur les talus et je me suis rappelé la finesse et la très légère amertume de leur goût.

Ingrédients:

  • Environ 600 g  de belles orties fraîches, cueillies dans un endroit évidemment abrité des émanations des gaz d’échappement ou de produits chimiques.
  • 3 pommes de terre moyennes. 
  • 2 oignons.
  • 30 cl environ de crème fraîche. 
  • de l’eau. Du sel et du poivre. 
  • Recette :
  • On ne garde que les feuilles que l’on lave et essuie (en prenant soin de ne pas se piquer). 
  • On émince l’oignon avant de le faire revenir dans un peu de beurre dans une assez grande cocotte. 
  • On ajoute alors les feuilles d’orties et les pommes de terre coupées en petits morceaux. 
  • On recouvre le tout d’eau et on laisse cuire environ 20 mn. On sale et poivre comme on aime. Rien n’interdit d’ajouter d’autres épices, pas trop pour ne pas altérer le goût délicat des orties.
  • On mixe et ajoute la crème fraîche. 
  • Quelques fleurs de bourrache déposées sur ce potage lui apporteront une touche de couleur, on peut aussi utiliser des primevères, des capucines, des soucis, des pensées …
Nettle soup

A memory of my adolescence and of my mother, already a follower of nature and diet, who gathered them at the edge of fields and small roads leading to the sea.
It is also a recipe for confinement during which cooking has established itself as an occupation and pleasure, associated with walking along the nearby trails. Nettles abounded on the slopes and I remembered the delicacy and the very slight bitterness of their taste.


Ingrédients:
About 600 g of fresh, beautiful nettles, picked in an area obviously sheltered from exhaust fumes or chemicals. 3 medium potatoes. 2 onions. About 30 cl of crème fraîche. some water. Salt and pepper.

Recipe:
We only keep the leaves that we wash and dry (taking care not to bite ourselves). The onion is sliced ​​before browning it in a little butter in a fairly large casserole dish. Then add the nettle leaves and the potatoes cut into small pieces. Cover everything with water and cook for about 20 minutes. We salt and pepper as we like. Nothing prevents adding other spices, not too much so as not to alter the delicate taste of nettles. Mix and add the crème fraîche. A few borage flowers placed on this soup will give it a touch of color, you can also use primroses, nasturtiums, marigolds, pansies ...
A Chaumont sur Loire

Henri-Alain Fournier. Le grand Meaulnes. 1913. 

« Avant sa venue (1), lorsque le cours était fini à quatre heures, une longue soirée de solitude commençait pour moi. Mon père transportait le feu du poêle de la classe dans la cheminée de notre salle à manger ; et peu à peu les derniers gamins attardés abandonnaient l’école refroidie où roulaient des tourbillons de fumée. Il y  avait encore quelques jeux, des galopades dans la cour ; puis la nuit ; les deux élèves qui avaient balayé la classe cherchaient sous le hangar leurs capuchons et leurs pèlerines, et ils partaient bien vite, leur panier au bras, en laissant le grand portail ouvert …

Alors tant qu’il y avait une lueur de jour, je restais au fond de la mairie, enfermé dans le cabinet des archives,  plein de mouches mortes, d’affiches battant au vent, et je lisais assis sur une vieille bascule, auprès d’une fenêtre qui donnait sur le jardin. 

Lorsqu’il faisait noir, que les chiens de la ferme voisine commençaient à hurler et que le carreau de notre petite cuisine s’illuminait, je rentrais enfin. Ma mère avait commencé de préparer le repas. Je montais trois marches de l’escalier du grenier ; je m’asseyais sans rien dire et, la tête appuyée aux barreaux froids de la rampe, je la regardais allumer son feu dans l’étroite cuisine où vacillait la flamme d’une bougie. 

Mais quelqu’un est venu qui m’a enlevé à tous ces plaisirs d’enfant paisible. Quelqu’un a soufflé la bougie qui éclairait pour moi le doux visage maternel penché sur le repas du soir. Quelqu’un a éteint la lampe autour de laquelle nous étions une famille heureuse, à la nuit lorsque mon père avait accroché les volets de bois aux portes vitrées. Et celui-là, ce fut Augustin Meaulnes que les autres élèves appelèrent bientôt le grand Meaulnes. 

Dès qu’il fut pensionnaire chez nous, c’est-à-dire dès les premiers jours de décembre, l’école cessa d’être désertée le soir après quatre heures. Malgré le froid de la porte battante, les cris des balayeurs et leurs seaux d’eau, il y avait toujours après le cours, dans la classe, une vingtaine de grands élèves, tant de la campagne que du bourg, serrés autour de Meaulnes. Et c’étaient de longues discussions, des disputes interminables, au milieu desquelles je me glissais avec inquiétude et plaisir. « (1)  : Il s’agit du Grand Meaulnes arrivé il y a peu.

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Extrait du film de Jean Daniel Verhaege, 2006

Henri-Alban Fournier (de son vrai nom) est porté disparu en septembre 1914, dans les Hauts de Meuse, environ un an après la publication de son roman mythique, à 27 ans. Enterré dans une fosse commune, son corps n’a été retrouvé qu’en 1991. Sa jeunesse, la brièveté de son œuvre et sa mort à la guerre, ont ajouté au mystère et au romantisme qui caractérisent la réception de  « Le grand Meaulnes ». Il est vrai qu’une partie du charme de cet étrange récit « vient de ce qu’on ne le comprend pas » (un critique dont je n’ai pas retrouvé le nom mais dont l’expression m’a semblé juste et évidente).   

François Seurel, qui ressemble fort à son auteur, est fils d’instituteurs dans un village de Sologne où il vit une enfance heureuse et paisible jusqu’à l’arrivée d’un étrange adolescent. Il nous raconte cette histoire longtemps après : « nous avons quitté le pays depuis quinze ans et nous n’y reviendrons certainement jamais »

Moi, je n’ai jamais vécu en Sologne, mes parents n’étaient pas instituteurs, je n’étais pas enfant unique, et n’ai jamais voulu être un garçon. Pourtant, dès ma première lecture de « Le Grand Meaulnes », j’ai reconnu tous les paysages, toutes les atmosphères. J’ai marché avec les personnages dans leur campagne, j’ai dormi dans leur grenier, j’étais François et même un peu Augustin. 

La petite école de village est la mienne, « les gars de la campagne » qui « arrivaient tout éblouis encore d’avoir traversé les paysages de givre » sont les camarades de mon père qui y allait à pied.

J’ai trouvé, et souvent parcouru depuis, le chemin qui mène au domaine mystérieux, celui dont « l’allée était balayée à grands ronds réguliers comme on faisait…pour les jours de fête »

Assise au fond de la classe « qui sentait les châtaignes et la piquette » j’ai admiré le jeune bohémien aux « gestes larges et élégants de jeune seigneur ». 

« Le grand soleil glacé » du jour de l’évasion sera toujours mon plus bel hiver. Et c’est ainsi pour toutes les saisons.  

Dans ce passage, la solitude de François est douce, il est bien,dans l’école désertée. Il lit. La lumière décline. Il rêve, sans doute, et le temps s’étire jusqu’à la nuit. Jusqu’à ce que la figure maternelle doucement éclairée, dans la cuisine, indiquequ’il est l’heure de se réchauffer autour de la soupe. C’est le moment de l’intimité familiale. L’imparfait  donne l’impression d’un temps infini, ou plutôt cyclique avec le retour régulier et rassurant des saisons. C’est cela le bonheur de l’enfance, exactement comme sur les grandes affiches des quatre saisons au mur de la classe, elles sont bien à leur place et reviennent toujours. Toujours. On ne peut imaginer que cela puisse s’arrêter. Mais tout va être bouleversé, balayé par« quelqu’un qui est venu ». A partir de ce moment-là le temps se mettra en marche.  Inexorablement.


Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Henri-Alban Fournier (real name) was reported missing in September 1914, in the Hauts de Meuse, about a year after the publication of his legendary novel, at the age of 27. Buried in a mass grave, his body was not found until 1991. His youth, the brevity of his work and his death in the war, added to the mystery and romanticism that characterize the reception of "Le grand Meaulnes" . It is true that part of the charm of this strange story "comes from the fact that we do not understand it" (a critic whose name I have not found but whose expression seemed right and obvious to me) .
François Seurel, who closely resembles its author, was the son of teachers in a village in Sologne where he lived a happy and peaceful childhood until the arrival of a strange adolescent. He tells us this story long after: "We left the country for fifteen years and we will certainly never return" I have never lived in Sologne, my parents were not teachers, I was not an only child, and I never wanted to be a boy. However, from my first reading of "Le Grand Meaulnes", I recognized all the landscapes, all the atmospheres. I walked with the characters in their campaign, I slept in their attic, I was François and even a little Augustine. The small village school is mine, "the country boys" who "arrived still dazzled by having crossed the frosty landscapes" are my father's comrades who went there on foot. I have found, and often traveled since, the path that leads to the mysterious domain, the one whose "the path was swept in large regular circles as we used to do ... for holidays" Sitting at the back of the class "which smelled of chestnuts and piquette" I admired the young bohemian with "the broad and elegant gestures of a young lord". The "big icy sun" on the day of the escape will always be my best winter. And so it is for all seasons. In this passage, François' loneliness is sweet, he is well, in the deserted school. He reads. The light is fading. He dreams, no doubt, and time stretches into night. Until the softly lit mother figure in the kitchen signals it's time to warm up over the soup. This is the time for family intimacy. The imperfect gives the impression of infinite time, or rather cyclical, with the regular and reassuring return of the seasons. This is the happiness of childhood, just like on the large posters of the four seasons on the classroom wall, they are in their place and always come back. Always. One cannot imagine that this could stop. But everything is going to be turned upside down, swept away by "someone who has come". From that moment on time will start. Inexorably.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #30

               L’arrivée d’un turban de maquereaux sur la table met au présent l’intrigue des formes et des matières. Une monnaie de radis voisine une gelée de filets et de carottes.
Les assemblages de Théo Mercier constituent un exotisme particulier pour celui qui les regarde. Celle d’un cabinet de curiosités d’objets du passé et du présent réels ou inventés: l’artiste met en tension une petite communauté de pièces par une longue conversation entre passé, présent et futur.
Marylène Conan nous livre enfin le récit de Catherine Poulain et son embarquement dans le présent et la rudesse des pêcheurs pour être le socle de son futur d’écrivain.

 Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Novembre 2020
Turban de maquereaux proposé par Corinne Cossé-le Grand

Ingrédients pour 6 personnes:

3 maquereaux moyens
Turban                                                                                             Matériel

  • 3 oignons.                                                                       Cercles inox D 6cm H 3 cm
  • 40 g de carottes
  • 1/4 litre d’eau
  • 1/4 de litre de vin blanc Sauvignon).                                     Garniture
  • 6 radis.                                                                                        150 g de radis
  • 2 g d’agar agar                                                                     1 c à s d’huile d’olive
  • 1 c à s (3 doses) de poudre marine.                         1 c à c de vinaigre de xérès
  • 1 c à c de sel fin

Sauce
1 c à c de poudre Marine
40 g de moutarde en grains
4 c à s d’huile d’olive
Recette

  • Lever les filets de maquereaux. Les diviser en deux dans la longueur et enlever les arêtes. 
  • Disposer dans les cercles. 
  • Réunir dans une casserole l’eau, le vin, les oignons ciselés finement, la carotte taillée en triangle fin, l’agar agar, le sel, la pudre marine. Porter à ébullition à couvert et cuire 2 mn.
  • Verser ce bouillon dans les cercles, répartir les légumes. Attendre un peu pour que la température tombe pour répartir les rondelles de radis ( 6 unités). 
  • Fabriquer la sauce : réunir les ingrédients, mélanger et réserver. 
  • Tailler tous les radis en rondelles (ajouter tout de suite l’huile d’olive, le vinaigre étant à ajouter au dernier moment.) Filmer et réserver.
  • Démouler les turbans. Présenter un trait de sauce, le turban et les rondelles de radis (ne pas oublier le vinaigre)
THEO MERCIER, La cinquième saison, 2019 pour l’exposition « Cabinets de curiosités », Fonds Hélène et Edouard Leclerc, Landerneau.

http://theomercier.com

 Catherine Poulain.  Le grand marin, Editions de l’Olivier, 2016

Catherine Poulain est voyageuse, aventurière et écrivain. A vingt ans, elle quitte la région de Strasbourg pour découvrir «  Un monde onirique qui se mélange au réel ». Il est rude ce monde qu’elle ne se contente pas d’observer puisqu’elle sera tout à tour barmaid à Hong-Kong, ouvrière agricole, puis pêcheuse, pendant dix ans, en Alaska. 

« Le grand marin » est son premier roman. Lili lui ressemble un peu. Elle a tout quitté pour vivre son rêve : embarquer sur un bateau de pêche. Elle veut ressentir la sauvagerie de l’Océan, le froid, la dureté des hommes, le combat de la pêche, l’épuisement du corps, dans la précarité. 

« Chaque matin à présent, le skipper nous réveille en criant. Il nous faut sauter dans nos cirés humides, moi dans mes bottes encore trempées. Pas le temps pour un café, le vent nous gifle, le ciel blanc nous éblouit. On n’a pas le temps de comprendre que l’on se retrouve plongé dans le froid et l’action, on passe d’un sommeil de brute à un sommeil aveugle. Les mains gonflées ont du mal à se déplier, ces bras et poignets qu’il faut réveiller, forcer à reprendre vie. Les gestes sont mécaniques, rien ne compte plus que la ligne qui remonte, à laquelle il faut veiller et qu’il faut délester de sa prise. Pêcher, sans relâche.

(…) Mon sommeil est habité par l’océan, je suis dans la vague. Je me tourne sur ma couchette et c’est le courant qui change et qu’il me faut suivre. Des frissons me secouent et c’est le vent qui m’agite, j’agrippe un vêtement humide roulé en boule sur ma couchette, c’est un poisson qui m’échappe, je me débats, je crie : je suis dedans ! Je suis dedans !  Et je suis roulée dans une vague noire. Un homme marmonne :

Ta gueule Lili, c’est juste un rêve … »

Elle y est, Lili, dans ce monde d’hommes âpres qui, comme elle, ont quitté leur vie d’avant. Elle et eux, réunis dans ce petit espace fragile, pour pêcher. Ils sont expérimentés cependant, et elle doit faire ses preuves. Il faut que son corps tienne, supporte, résiste. Se passer de couchette car elle est apprentie, ne pas crier quand sa main est transpercée par la pique d’une nageoire dorsale. La résistance à la douleur est comme une initiation, un rite auquel elle ne se dérobera pas. Alors, elle sera à nouveau embarquée et connaîtra toutes les ivresses, celle du flot de poissons sur le pont, celle de la violence qu’il faut leur infliger, celle aussi de la boisson, dans les ports, indispensable à la fraternité des marins.  

« (…) A minuit nous posons les dernières palangres. Les premières ont été ramenées. Le poisson se fait rare. Les bancs sont ailleurs. Quelques flétans solitaires sont arrachés à l’eau. Ils arrivent sur le pont tirés par le crochet de Jude, battant l’air de la nuit de leur énorme queue. Certains sont plus grands que moi. Les géants plats et lisses sont secoués de spasmes. Sur leur face sombre deux yeux ronds nous fixent avec stupéfaction. L’autre face est blanche et aveugle. Jude décroche les plus jeunes et les rejette à l’eau. Ce ne sont souvent plus que des cadavres qui s’éloignent et dérivent, balancés dans les vagues avant de sombrer lentement. On dirait qu’ils s’effacent, avalés par l’eau noire. 

Des morues luisantes luttent au bout des hameçons, des cabillauds à la peau vert et or, des poissons de roches cramoisis, des anémones et des étoiles de mer énormes. Gardez la morue noire, le cabillaud et les poissons de roche ! »

Avant d’être travaillé, recomposé, présenté comme un tableau que l’on va savourer, le poisson a dû être achevé, puis dépouillé, nettoyé de tout ce vivant qu’on veut ignorer pour n’apprécier que le propre et le fin. Dans notre assiette, tout est beau, on regarde, on goûte, on apprécie la chair, la finesse, les textures et les épices associées. Le contraste est si fort entre la violence de la pêche et le raffinement culinaire qu’on peine à réunir les deux univers, l’envers et l’endroit. Ici l’auteur nous montre tout, sans ménager ses mots, et le corps des hommes bien obligé de vivre cette brutalité, d’aller jusqu’au bout. Les phrases sont très courtes, ne restent que les sensations brutes, pas de pensées, juste la fatigue, le travail, la mer. 

Tout le contraire du discours d’un chef qui élaborera sa recette comme un poème.  

« Simon love les palangres, assis sur un baquet en dessous de la poulie. Jude est penché par-dessus la lisse. Il scrute la remontée de la ligne, gaffe le flétan sitôt qu’il surgit des flots, s’arc-boute, reins tendus, la mâchoire serrée, visage ruisselant. Il le hisse à bord, décroche le poisson d’une torsion brève du croc. Joey, Dave et Jesse égorgent et éviscèrent. Je racle l’intérieur des ventres ouverts, les lave de leur sang. Je déplace et remplace les baquets, au fur et à mesure que Simon les remplit des palangres délestées de leur prise. Une pointe de feu me traverse quand je me baisse pour empoigner les baquets pleins, que je les charrie à l’autre bout du pont, titubant dans le violent roulis. Tripes, lambeaux d’appâts et créatures semi-végétales bayent le pont de bord à bord. 

Mais la pêche est mauvaise. Les palangres sitôt ramenés, il nous faut les réappâter. La mer nous malmène. Nos pieds sont gelés. Debout sur le pont arrière, nous travaillons sans un mot, le cou rentré dans les épaules, le bras plaqués contre le corps. Nos gestes sont mécaniques. Les reins vont et viennent au rythme de la gîte. Le son rauque, lent et répété de la vague… Un instant je m’endors tout en continuant d’appâter. Je rêve de poissons et de soleil de minuit. Le rire de Dave me réveille. »

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #7

Sensations de chair

La figue est un réceptacle charnu qui, associée à la mangue et sur une tarte, offre de belles couches de matières pulpeuses et colorées prêtes à être dégustées.
Avec la photographie augmentée du microscope, Dove Allouche questionne, dans les couches successives d’une toile, la présence  charnelle d’un peintre du XVIème siècle.
Marylène Conan évoque les écrits de Colette pour assembler chair de figues et gestes du peintre.

Et à ce jeu, vos recettes sont toujours les bienvenues sur info@carrousel-art.com !

Corinne Cossé-le Grand.

info@carrousel-art.com

26 octobre 2020

Ingrédients pour 4 personnes: 

300 grs de pâte feuilletée
2 mangues
8 figues fraîches
40 grs de sucre glace 

Recette

  • Abaissez la pâte feuilletée au rouleau sur le plan de travail fariné jusqu’à une épaisseur de 2 millimètres. 
  • A l’aide d’un fond de moule à tarte amovible de 18 centimètres de diamètre, découpez 4 ronds dans la pâte feuilletée. Déposez-les sur la plaque de cuisson du four. Piquez -les avec une fourchette. 
  • Pelez les mangues avec un couteau économe. Découpez des lamelles de 4 millimètres d’épaisseur directement sur les fruits, sans ôter le noyau. 
  • Lavez, essuyez les figues fraîches. Découpez-les en rondelles.
  • Disposez, en alternance sur les fonds de pâte, les lamelles de mangues et les rondelles de figues fraîches. 
  • Faites cuire les tartes à four chaud, th. 7-8, 210-240°, pendant 20 minutes. 5 minutes avant la fin de la cuisson, saupoudrez les tartes de sucre glace en protégeant les bords de la pâte avec de l’aluminium et faites caraméliser. Servez ces tartes tièdes.

A boire de préférence avec un champagne crémant de Mumm !

Dove ALLOUCHE, Repeint_3 ( C2RMF71524), 2019-2020, Carbonate de calcium, minium, vermillon, glacis organique rouge, blanc de plomb, savons de plomb.
Tirage argentique Lambdas d’après un échantillon de polychrome prélevé sur une oeuvre datée du XVIème siècle.
99 x 150 cm
116,5 x 167 x 5 cm encadré
Unique
« Je cherche le chemin le plus long possible pour contourner la photographie »
Dove Allouche poursuit depuis une vingtaine d’années ses explorations inter et intra sidérales. Il arpente les abstractions sensibles de l’espace et du temps par différents moyens, à différentes échelles de grandeur et de profondeur, amenant au jour dans ses images de nouveaux indices de perception. La série des « Repeints » tirages photographiques agrandissant des prélèvements effectués dans l’épaisseur de Primitifs italiens du Louvre, et une émission réversal, vue de gaz à la surface du soleil dessinée au carbone d’après photographique.

https://gbagency.fr/fR/artistes/dove-allouche
Colette. Le fanal bleu. 1949
 » A partir du jour où la première « figue seconde » est mûre, vous pouvez compter que chaque matin une autre, dix autres figues secondes vous tombent dans la main, molles, le col infléchi, avec leur œil de faisan au derrière, et sur leurs flancs les rayures parallèles qui fendillent leur tendre peau violette ou grise. Les premiers jours on ne s’en rassasie pas.  Qu’est-ce pour notre appétit que six, que dix, que douze figues encore froides de la nuit, qui s’ouvrent par moitié et rouge au-dedans comme la grenade ? Elles n’ont pas encore tout leur miel, et se font d’autant plus faciles à la bouche. Mais la maturité se hâte et les multiplie. La semaine n’est pas finie que le gros figuier, et le figuier d’en bas, et le figuier tortu, sont accablés de figues mûres, pendues par le goulot comme les nids d’oiseaux appelés cacique. Nous n’en venons pas à bout. Elles méritent la récolte totale, puis la claie. Faites vite, vous voyez bien qu’à son tour le raisin va s’impatienter, que la tomate est au terme de sa prodigalité et de sa rougeur, et qu’il ne reste sur les pêchers que ces petits biscaïens pelucheux, dure mitraille dont se bombardent les enfants.   Après quoi les arbres ne berceront que des pommes, abondantes au creux des vallons grassois et aux vergers de Solliès-Pont. »  

      
 Le Fanal Bleu » qui évoque « la lampe de jour et de nuit, bleue entre deux rideaux rouges, étroitement collée contre la fenêtre », publié en 1949, rassemble des souvenirs et des chroniques. Colette, immobilisée par l’arthrite, ne bouge plus du Palais Royal, mais elle se souvient des atmosphères du Sud et particulièrement de sa maison de Saint-Tropez, La Treille muscate, où elle s’enchanta, douze étés durant, des sensations, des saveurs et des paysages du Midi.Il s’agit, ici, de la seconde récolte des figues, généreuse, abondante, et, finalement, presque envahissante. Le texte dit la répétition et l’accentuation d’un phénomène contenu dans un temps donné, et qui finit par désarçonner par la quantité qu’on n’arrive plus à maîtriser, à manger tout simplement. Etonné, ravi, par la délicatesse d’une chair aussi douce et sucrée, on finit cependant par être submergé par le nombre des fruits. Les figues ne sont pas seulement délices pour les papilles, elles « tombent »  dans le calice des mains qui les accueillent comme une offrande.Offrande, oui, mais un peu malicieuse, car le mouvement s’accélère et ce qui avait valeur quasi sacrée devient presque bombardement. Il faut alors laisser de côté la dégustation lente et recueillie pour faire face au nombre des projectiles. L’émerveillement devient accablement, et  l’organisation, puis « la claie » s’imposent comme stratégie face au déferlement. Tout s’est fait très vite, c’est la nature qui décide et impose son rythme aux humains. C’est sur ce temps particulier de la récolte que s’articule le texte, et le « vous » auquel il s’adresse doit suivre et se montrer pragmatique. L’auteur, experte et forte de son expérience de la saison, secoue son lecteur, il n’est plus temps de rêver, ni même de contempler, il faut agir, récolter, ordonner, conserver.  Comme les figues de Colette, la recette distribue généreusement couleurs et promesse de saveurs, il faut se hâter de la déguster dans sa tiédeur appétissante.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #6

Ces petits cornichons sont un souvenir familial de Françoise Diveu et de sa préparation au mois de juillet. Allongés sur nos plats de l’automne, ils donneront tout leur piquant.
D’autres cornichons surgissent vers le ciel depuis les orteils d’Erwin Wurm pour former le matériau d’Une minute de sculpture.
Et Marylène décortique les paroles musicales de Nino Ferrer.

Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
20 septembre 2020
La fabrication de cornichons maison proposée par Françoise Diveu.

« Les cornichons s’achètent chez les primeurs mi juillet et en général pour une période très courte.Pour ma part, j’aime les petits et moyens calibres  parfois difficiles à trouver. Les cornichons frais sont fragiles, ils doivent être achetés bien frais ! »

Quelques repères de quantité :
Pour 8 bocaux d’1 litre il faut environ 4 kilos de cornichons 
4 têtes d’ail
3 litres de vinaigre blanc
2 bouquets d’estragon
2 bouquets d’oignons grelots ( si l’on veut)
( si on veut essayer avec  1 grand bocal d’1 litre et demi , acheter 1 kilo et demi de cornichons et adapter les ingrédients)

Préparation :
Laver et brosser les cornichons pour enlever les petits poils de la surface avec une brosse souple ( j’utilise une brosse à dent)
Couper les queues 
Égoutter les cornichons , les mettre dans des saladiers et les couvrir de gros sel, 3 à 4 poignées par saladier
Faire dégorger 24 h
Ensuite les laver de nouveau, les essuyer délicatement dans des torchons ou utiliser une essoreuse à salade
Les placer  en arrondi dans un bocal en alternant :
4/5 oignons grelots
4/6 gousses d’ail
10 grains de poivre
4 clous de girofle
1/2 branches d’estragon sur le dessus
Couvrir de vinaigre blanc et fermer le bocal
Le lendemain ajouter si nécessaire un peu de vinaigre pour que l’estragon soit bien mouillé 
Placer le ou les bocaux dans un endroit frais
Attendre 2 mois avant de les déguster 
Erwin Wurm, One sculpture minute, 1997-1998

Erwin Wurm, né en 1954, bouscule l’histoire de la sculpture en utilisant (souvent avec espièglerie) le corps humain comme matière première. Il est sculpteur et toutes les pièces qu’il crée sont en rapport avec les enjeux de la société et de la sculpture. 
Une rétrospective à la MEP à Paris présente tout son travail photographique.
https://www.mep-fr.org/event/erwin-wurm/

Nino Ferrer
     Entendre les deux ou trois premières notes d’une chanson de Nino Ferrer suffit pour qu’aussitôt s’en déroulent les paroles, comme une rengaine répétée, martelée par ses rythmes et ses rimes. Le refrain structure le texte. Les quatre notes du dernier vers : « Et la radio ! » restent en suspend sur un « o » clair, net, sonore, en écho au rythme des énumérations.Les images, alors, défilent comme sur un écran de télé des années soixante, mais vives et colorées. C’est l’époque des sorties en famille, ou entre jeunes, l’époque des virées en voiture sans limitation de vitesse. Image spontanée d’une bande joyeuse. On ne sait pas qui, mais c’est « tous ensemble », on ne sait pas où, mais c’est « dans la nature ». Le pique-nique sera « grand » et la voiture est « grosse ». L’énumération dit l’abondance, et la radio (on imagine évidemment le transistor) lance la musique.Les trois strophes évoquent le régal à venir comme une liste de courses, ou une énumération à la Prévert, ou encore une succession d’objets (ou de mets ici) d’un quotidien qui n’est plus le nôtre depuis le style et l’originalité des plats d’Instagram. Les cornichons, médiocres conserves d’une époque qui célébrait le plastique, les colorants et les arômes artificiels, sont loin de la recette qui les propose beaux et bons, selon nos goûts d’aujourd’hui. Mais ce qui compte c’est le son, les rimes sonores, le rythme basique à quatre temps que tout le monde reprend. Cependant, les bribes d’un petit récit se dessinent : intention de passer un bon moment à manger dans la nature, évocation de la mère nourricière, et mauvais tour de la pluie. L’important est la boucle qui doit ramener au point de départ pour que reprenne la chanson : « les paniers, les bouteilles, les paquets ». Et c’est reparti mais sur un rythme conclusif puisque la dernière strophe reprend  les énumérations, à deux éléments cette fois. 
Les cornichons sont polysémiques : gentille et désuète moquerie, ou accompagnement de la langue de bœuf des mariages à la Annie Ernaux (Les années). 

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
Les Cornichons – 1966On est parti, samedi, dans une grosse voiture
Faire tous ensemble un grand pique-nique dans la nature
En emportant des paniers, des bouteilles, des paquets
Et la radio!Des cornichons
De la moutarde
Du pain, du beurre
Des p’tits oignons
Des confitures
Et des œufs durs
Des cornichonsDu corned-beef
Et des biscottes
Des macarons
Un tire-bouchon
Des petits-beurre
Et de la bière
Des cornichonsOn n’avait rien oublié, c’est maman qui a tout fait
Elle avait travaillé trois jours sans s’arrêter
Pour préparer les paniers, les bouteilles, les paquets
Et la radio!Le poulet froid
La mayonnaise
Le chocolat
Les champignons
Les ouvre-boîtes
Et les tomates
Les cornichonsMais quand on est arrivé, on a trouvé la pluie
C’qu’on avait oublié, c’était les parapluies
On a ramené les paniers, les bouteilles, les paquets
Et la radio!On est rentré
Manger à la maison
Le fromage et les boîtes
Les confitures et les cornichons
La moutarde et le beurre
La mayonnaise et les cornichons
Le poulet, les biscottes
Les œufs durs et puis les cornichons… On est rentré

Art, Good Food & Books #5

La poire, le chocolat et la menthe. En cette fin d’été, cette composition est un rafraîchissement de l’esprit et des souvenirs avec les formes, les couleurs et les senteurs
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Corinne Cossé-le Grand
3 septembre 2020
Pear, chocolate and mint. At the end of summer, this composition is a refreshing of the mind and of memories with shapes, colors and scents.
Corinne Cossé-le Grand
September 3, 2020
Poires à la menthe et au chocolat proposées par Anne-Marie Thomas

Ingrédients pour 4 personnes.
Préparation 20 minutes.
Cuisson 15 minutes.
Réfrigération 3h au minimum.
125g de chocolat Nestlé dessert,
4 poires de taille moyenne,
75cl de sirop de menthe verte,
200g de sucre semoule,
2 cuillerées à soupe d’alcool de menthe,
2 citrons. 

Préparez le sirop pour pocher les poires: dans une grande casserole, mélangez le sirop de menthe, l’alcool de menthe, le sucre et le jus des deux citrons, portez à ébullition et remuez pour faire fondre le sucre. 

Epluchez les poires en conservant la queue et plongez les dans le sirop. Laissez cuire 7 à 10 minutes selon leur degré de maturité et leur variété. Piquez les avec une aiguille pour vérifier leur cuisson. 

Laissez refroidir les poires dans le sirop en les recouvrent d’une petite assiette afin qu’elles restent totalement immergées. Placez les au réfrigérateur pendant 3 heures. 

Au moment de servir, faites fondre le chocolat avec 10 cl d’eau, au bain-marie ou au micro-ondes. Versez cette sauce chaude sur les poires froides égouttées et dégustez immédiatement. 

Vous pouvez réutiliser le sirop de menthe pour des boissons fraîches. Mélangez le à de la glace pilée et servez dans des verres givrés.

Ingredients for 4 persons.
Preparation 20 minutes.
Cooking 15 minutes.
Refrigeration 3 hours minimum.
125g of Nestlé dessert chocolate,
4 medium-sized pears,
75cl of spearmint syrup,
200g of caster sugar,
2 tablespoons of mint alcohol,
2 lemons.

Receipe
Prepare the syrup for poaching the pears: in a large saucepan, combine the mint syrup, mint alcohol, sugar and the juice of the two lemons, bring to a boil and stir to melt the sugar. Peel the pears, keeping the tail, and dip them in the syrup. Cook for 7 to 10 minutes depending on their degree of ripeness and variety. Prick them with a needle to check their cooking. Let the pears cool in the syrup by covering them with a small plate so that they remain completely submerged. Place them in the refrigerator for 3 hours. When ready to serve, melt the chocolate with 10 cl of water, in a double boiler or in the microwave. Pour this hot sauce over the drained cold pears and enjoy immediately. You can reuse the mint syrup for cold drinks. Mix it with crushed ice and serve in frosted glasses.
Nicolas de Staël, , Nature morte sur fond gris, 60 x 81,3cm, peint en 1954

La cinquième saison paru en 1983 est le premier roman de Philippe Delerm

Le narrateur oscille entre passé et présent à travers le récit, ou plutôt l’évocation de la disparition de celle qu’il aime. Le texte se déploie par petites touches, sensations, souvenirs, lieux et couleurs. Ce sont ces verts et ces framboises, vifs, sucrés, condensés ou dilués, couleurs des étés lumineux, qui s’imposent aussi, primaires et intenses dans la recette d’Anne-Marie Thomas comme dans la nature morte de Nicolas de Staël. Mais dans les mots de Philippe Delerm, l’eau emporte le souvenir et la couleur comme le passé désormais diffracté dans des éclats de lumière en mouvement, insaisissables. 

« A la terrasse des cafés de Rouen tu n’as bu que des menthes à l’eau, cette année-là. Il faisait chaud, le temps passait. On t’apportait une boisson vert sombre et des volutes de sirop s’alanguissaient. Nous parlions peu, pour nous moquer des gens, pour nous moquer de nous. Tu ajoutais de l’eau, ton verre passait lentement par des nuances de vert tendre (…) A la brasserie Paul, le vert profond s’effaçait peu à peu. Quand l’eau se faisait transparente, nous partions. J’ai bu l’eau de ces jours au secret de ton verre, la menthe forte de l’été, ce goût de sucre et d’eau qui peu à peu s’efface. Tu es partie framboise, menthe à l’eau, je t’ai gardée comme une soif, de terrasses en terrasses, parmi les tables blanches et les robes d’été. »

Dans ce passage le narrateur se laisse aller au présent et même au futur qui conjure la disparition; ne reste alors qu’un temps aux contours indéfinis, un temps au parfum de chocolat pour conjurer celui qui passe et emporte les voix chères. 
« Les mots seront étroits, quand tu auras passé dans cette maison blanche … A Saint-Rémy, pourtant je sais les journaux frais, les tasses entrechoquées quand je passe au café des Arts. Tu dors encore et tu m’attends, dans l’ombre des Alpilles. Tu n’as pas d’âge et chaque soir tu prends la route blanche qui descend. Pendant ce temps, j’écris un roman léger où rien ne compte, et surtout pas l’histoire, peut-être un peu l’odeur du chocolat amer … »

Un été pour mémoire. 1985

Dans un autre récit autobiographique publié deux ans plus tard, le narrateur, orphelin de sa grand-mère, vient de quitter son refuge d’enfance et d’été. Là aussi, les couleurs s’imposent: la lumière vive joue avec les roses, les framboises et les verts crus. Le temps n’a plus de sens comme sur le tableau, non pas nature morte, mais « still live », « toujours vivant ». Le jardin a pris possession de sa grand-mère, ou bien le contraire. Le fantôme léger est devenu fruits, feuilles et branches, désormais éternelle présence impalpable, lumière miroitante et liquide. 

« Grand-mère avait abandonné un merveilleux dernier jardin d’été, rose pâle, sucré, et d’un rouge aigrelet dans les buissons plein du plaisir acide des groseilles, du pelucheux velours des framboises empoussiérées. Vert sombre, feuilles veloutées ; entre framboises et cerisiers l’arceau rouillé de la glycine. Les allées minuscules jour après jour gagnées d’herbe sauvage, passages étouffés d’autrefois. Grand-mère aurait aimé finir ainsi dans l’herbe folle et le silence, tout près de la saveur des fruits, couleur des jours à peine tamisée, voilée de branches, et dans la paix de cet oubli des taches de lumière. »

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com

Art, Good Food & Books #4

Dans les maisons de l’été, le soleil et les enfants s’invitent et forment un joyeux désordre. Valentine et Ferdinand Billard sont à leur affaire pour concocter un cocktail. Marylène Conan est restée à l’ombre de sa bibliothèque et nous distille un poème d’Emily Dickinson quand sur mon IPad apparaît une peinture murale d’Etam Cru, deux street artistes polonais qui trouvent leur place dans ce petit cocktail d’été.
In the summer houses, the sun and the children invite each other and form a joyful mess. Valentine and Ferdinand Billard are at their business to concoct a cocktail. Marylène Conan has remained in the shade of her library and distills us a poem by Emily Dickinson when on my iPad appears a mural by Etam Cru, two Polish street artists who find their place in this little summer cocktail.

Corinne Cossé-le Grand
Info@carrousel-art.com
Cocktail proposé par Valentine et Ferdinand Billard
Ingrédients
1kg de fraises Mara des bois ou Garriguettes
100grs de sucre
400ml de gin

Cocktail
Coupez les fraises en deux après les avoir équeutées,
– Renversez les dans un grand saladier,
– Ajoutez le sucre aux fraises
– Versez les 400 ml de gin. Mélangez le tout puis posez un couvercle sur le grand saladier – Enfin placez le au réfrigérateur.
– Laissez au réfrigérateur pendant au moins 2 semaines en remuant tous les 2 jours.
Etam Cru, Mooshine, Richmond USA, 2013
I taste a liquor never brewed 1861Emily Dickinson – 1830-1886

From Tankards scooped in Pearl – 
Not all the Frankfort Berries
Yield such an Alcohol! Inebriate of air – am I – 
And Debauchee of Dew – 
 Reeling – thro’ endless summer days – 
 From inns of molten Blue – When « Landlords » turn the drunken Bee
Out of the Foxglove’s door – 
When Butterflies – renounce their « drams » – 
I shall but drink the more!Till Seraphs swing their snowy Hats – 
And Saints – to windows run – 
To see the little Tippler
Leaning against the – Sun!

Je goûte une liqueur jamais brassée –
Dans les Chopes de Perle taillée –
Nulle Baie de Francfort ne saurait
Livrer Alcool pareil!À moi – Soûleries d’Air – Orgies de Rosées –
Aux jours sans fin de l’été
Je titube – sur le pas des cabarets
De l’Azur en FusionHors de la Digitale, boute,
« Aubergiste », l’Abeille ivre –
Papillon – renonce à ta « goutte » –
Moi je boirai plus encore !        Les Anges agiteront leur neigeux Chapeau –
Les Saints – à la vitre accourront –
Pour voir, de Manzanilla venue –
Passer la petite Poivrote !


Emily Dickinson. 1830-1886, l’une des plus grandes poétesses du 19ème siècle, a vécu, après ses études, comme une recluse dans la demeure familiale qu’elle ne quittera plus. Et c’est seulement après sa mort que sa sœur (qui a découvert l’étendue de son œuvre) commencera à publier ses poèmes. Ceux-ci ne le seront intégralement qu’en 1955. De son vivant elle en envoyait régulièrement à ses correspondants, il faut se rappeler qu’à cette époque la littérature féminine est surtout épistolaire et intime.  Ses vers sont souvent habités par l’idée de la mort, mais aussi de la nature, de l’angoisse et de l’espérance. L’ivresse, ici célébrée, annonce les synesthésies baudelairiennes, les sens y sont exaltés à travers les impressions jaillies d’une nature éclatante en symbiose avec la sensibilité exacerbée de l’auteur. On notera la ponctuation singulière, exprimant l’émerveillement ; les images concises et juxtaposées tel un jaillissement ; l’économie d’une syntaxe réduite à la plus grande simplicité ; la brièveté des vers comme le vocabulaire épuré et les mots également très courts. Ces images fortes, denses et, parfois paradoxales, concentrent le sens comme un très fort élixir dont il ne resterait que l’essence (les sens ?) et les effets : enivrantes impressions qui assaillent l’esprit et le corps et célèbrent la beauté étourdissante du monde.  

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com