Art, Good Food & Books #43

Tomates, glaces en crème, tomates. 

 Crème de Normandie pour tomates dodues, crème de peinture pour glaces fondantes. Dans la cuisine de Monique Duveau comme dans l’atelier de Till Rabus il y a ce même besoin de blanc crémeux pour un rendu onctueux à partager.
Marylène a fait le choix de l’écriture d’Alain Robbe-Grillet et de Muriel Barbery pour une attitude nouvelle de narration qui s’attache à l’écriture elle-même puis sensuelle sans autre liant que la pulpe.
Rien n’épuise la tomate.

 11 juillet 2021
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Instagram: @carrousel_art
Quiche bordelhispano » proposée par Monique Duveau,
  Food and déco stylist, scénariste, bouquetière, journaliste @moniqueduveau

Ingrédients pour 8 personnes

Pâte sablée
250 g de beurre demi-sel à température
440 g de farine type 55
2 cuillérées à soupe d’eau froide
Préparation50cl de crème liquide
2 œufs entiers
1 jaune d’oeuf
2 sachets de parmesan râpé de 100 g
159 g de chorizo tranché fin
1/2 boite de piments à l’huile
200 g de tomates cerises multicolores
10 quartiers de tomates confites à l’huile
1 poivron orange confit en lanières
1 cuillérée à soupe de filaments de piment
2 cuillérées à soupe d’huile d’olive
Fleur de sel 
Préchauffez votre four à 180°.

Préparez un pâton avec le beurre, la farine et l’eau. Laissez reposer 15 mn dans votre frigo.Étalez la pâte sur une plaque à pâtisserie de 25x35cm et piquer à la fourchette. Faire la cuire à blanc pendant environ 15 mn.
Dans un cul de poule, mélanger au fouet, la crème; les œufs et 1 paquet 1/2 de parmesan et une pincée de sel.
Versez cette préparation sur la pâte.
Détaillez les piments et le poivron en lanières.
Coupez les tomates en 2 et roulez les dans l’huile d’olive. Salez et poivrer.
Parsemez harmonieusement la quiche de tous les légumes de ci de là et du chorizo; vous pouvez également la parsemer de quelques fleurs comestibles ou de filets de piment.
Saupoudrez du reste de parmesan et enfournez à 180° pendant environ 20 mn. Vérifiez que la quiche soit juste dorée et servir chaud ou tiède.
Till Rabus, glaces fondantes, 2019, huile sur toile, 200 x 150 cm
Alain Robbe Grillet, French writer in 1994.
Alain Robbe-Grillet. Les Gommes. 1953. Éditions de Minuit. 

« Wallas introduit son jeton dans la fente et appuie sur un bouton. Avec un ronronnement agréable de moteur électrique, toute la colonne d’assiettes se met à descendre ; dans la case vide située à la partie inférieure apparaît, puis s’immobilise, celle dont il s’est rendu acquéreur. Il la saisit, ainsi que le couvert qui l’accompagne, et pose le tout sur une table libre. Après avoir opéré de la même façon pour une tranche du même pain, garni cette fois de fromage, et enfin pour un verre de bière, il commence à couper son repas en petits cubes. Un quartier de tomate en vérité sans défaut, découpé à la machine dans un fruit d’une symétrie parfaite. La chair périphérique, compacte et homogène, d’un beau rouge de chimie, est régulièrement épaisse entre une bande de peau luisante et la loge où sont rangés les pépins, jaunes, bien calibrés, maintenus en place par une mince couche de gelée verdâtre le long d’un renflement du cœur. Celui-ci, d’un rose atténué légèrement granuleux, débute, du côté de la dépression inférieure, par un faisceau de veines blanches, dont l’une se prolonge jusque vers les pépins d’une façon un peu incertaine. Tout en haut, un accident à peine visible s’est produit : un coin de pelure, décollé de la chair sur un millimètre ou deux, se soulève imperceptiblement. » 

Les romans de Robbe-Grillet font partie du courant intitulé « le nouveau roman » apparu dans les années cinquante, et qui réunit des auteurs assez différents les uns des autres. Même si cela est réducteur, on peut évoquer une manière d’écrire, plus cinématographique, moins narrative, plus descriptive, répétitive ou sérielle, qui remet en cause l’écriture romanesque classique (romanesque justement, comme Balzac, par exemple) et qui, dans l’ensemble, essaie de rendre compte de l’éclatement de la chronologie dans la conscience des personnages. Personnages dont la définition même est questionnée.  « Les gommes » est une sorte de pastiche savant du roman policier et une réécriture du mythe d’Oedipe, il illustre la théorie de l’auteur développée dans « Pour un nouveau roman ». Sans connaître le contexte on serait tenté, aujourd’hui, de voir dans cet extrait un manifeste contre la culture industrielle et donc un plaidoyer pour une production naturelle et biologique. Nulle évocation de terre ou de parfum d’un légume qu’on aimerait odorant, plein de soleil et un peu irrégulier. Au contraire la « symétrie parfaite » et « le beau rouge de chimie » semblent être des valeurs dans cet univers. Rien de vrai, de vivant, de cuisiné,  c’est « découpé à la machine ». Et puis Wallas est seul, ne partage pas son repas mais contemple pourtant avec ravissement la perfection insipide de ce légume. Robbe-Grillet, lui, n’a cure de la défense d’une « production raisonnée » et s’intéresse exclusivement à l’écriture, pas aux tomates. C’est l’époque où le livre « parle du livre » et de sa propre conception. Exercice très intellectuel, qui m’a assez ennuyée quand j’étudiais ce genre romanesque (adjectif à bannir donc, évidemment).  Même si je conçois parfaitement que l’on puisse apprécier ces jeux et exercices formels ainsi que la réflexion sur le genre (romanesque) comme sur le processus créatif, heureusement pour moi, sont arrivés des gens comme Michel Le Bris, et d’autres, qui ont toujours eu envie d’écrire et de lire des histoires qui nous font rêver avec des lieux, des personnages auxquels on croit le temps du roman. « Raconter » a repris sa place et aujourd’hui le Nouveau Roman paraît être une étape dont les essais, les productions ont fécondé (même inconsciemment) la littérature contemporaine. 

 En ce qui concerne les tomates, on peut préférer :                  
Muriel Barbery. Une Gourmandise. 2000. Gallimard. 

« La tomate crue, dévorée dans le jardin sitôt récoltée, c’est la corne d’abondance des sensations simples, une cascade qui essaime dans la bouche et en réunit tous les plaisirs. La résistance de la peau tendue, juste un peu, juste assez, le fondant des tissus, de cette liqueur pépineuse  qui s’écoule au coin des lèvres et qu’on essuie sans crainte de tacher ses doigts, cette petite boule charnue qui déverse en nous des torrents de nature : voilà la tomate, voilà l’aventure. » 
Une tomate en son jardin, puis en bouche, et dont le souvenir émerveille encore le critique gastronomique, personnage principal de l’histoire, qui se rappelle ses bonheurs culinaires au soir de sa mort. 

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
Instagram: @conanconan2935

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