Art, Good Food & Books #45

Cuisine politique 

 Les sablés au parmesan de Patricia viennent d’une recette du Cantal. Empilés sur la nappe, ils invitent à une petite collation. Ils sentent bons la cuisine et le plaisir de se réunir.

La semoule de couscous dans l’installation de Kader Attia estplutôt une invitation à réparer la mémoire et à porter notre regard sur deux architectes-concepteurs du modernisme occidental: Le Corbusier et Fernand Pouillon. Ils ont emprunté pour la réinterpréter l’architecture mozabite de la ville de Ghardaïa (Algérie), sans la citer. Cette ville date de la colonisation française au XIXe siècle.

De tous les fromages des Halles décrits en 1873 par Emile Zola dans les Rougon Macquart, en une grande composition plastique, Marylène en souligne la symbolique humaine des gras et des maigres.

Dimanche 29 août 2021
 Corinne Cossé-le Grand
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Petits sablés salés au parmesan, recette du Cantal proposée par Patricia Goupy 


Ingrédients
100gr de beurre
120gr de farine
170gr de parmesan (râpé) 
Recette

Mélanger tous les ingrédients ensemble. Former quatre boudins d’environ 3cm de diamètre à enrober de film étirable transparent. Les placer un petit quart d’heure au congélateur pour les durcir un peu. Débiter ensuite des rondelles à déposer sur une plaque du four recouverte de papier cuisson.
Cuire 10 à 12 minutes à 200°Surveiller car ils roussissent vite !
Bien sûr les boudins peuvent se conserver au congélateur pour une autre fois.
Kader ATTIA, Untitled (Ghardaïa) », 2009Installation, cooked couscous and black-and-white portraits of Fernand Pouillon and Le Corbusier (photocopies). Solomon R. Guggenheim Museum, New York.
https://youtu.be/STgIaf7DEnY

Pour Sans titre (Ghardaïa), Kader Attia, né en 1970, a sculpté une maquette de la ville algérienne Ghardaïa en couscous, un incontournable de la cuisine régionale. La structure fragile et éphémère est accompagnée de deux gravures représentant les architectes fondateurs du modernisme occidental Le Corbusier et Fernand Pouillon, et d’une copie d’un certificat de l’UNESCO qui désigne officiellement la ville de Ghardaïa comme site du patrimoine mondial.

L’intérieur des Halles, par Max Berthelin (1835). 
Emile Zola, Le ventre de Paris.  1873. « Les Rougon-Macquart » Troisième volume

Mais c’était surtout sur la table que les fromages s’empilaient. Là, à côté des pains de beurre à la livre, dans des feuilles de poirée, s’élargissait un cantal géant, comme fendu à coup de hache ; puis venait un chester, couleur d’or, un gruyère, pareil à une roue tombée de quelque char barbare, des hollandes, ronds comme des têtes coupées, barbouillées de sang séché, avec cette dureté de crâne vide qui les fait nommer tête-de- mort. Un parmesan, au milieu de cette lourdeur de pâte cuite, ajoutait sa pointe d’odeur aromatique. Trois bries, sur des planches rondes, avaient des mélancolies de lunes éteintes ; deux, très-secs, étaient dans leur plein ; le troisième, dans son deuxième quartier, coulait, se vidait d’une crème blanche, étalée en lac, ravageant les minces planchettes, à l’aide desquelles on avait vainement essayé de le contenir. Des port-salut, semblables à des disques antiques, montraient en exergue le nom imprimé des fabricants. Un romantour, vêtu de son papier d’argent, donnait le rêve d’une barre de nougat, d’un fromage sucré, égaré parmi ces fermentations âcres. Les roqueforts, eux aussi, sous des cloches de cristal, prenaient des mines princières, des faces marbrées et grasses, veinées de bleu et de jaune, comme attaqués d’une maladie honteuse de gens riches qui ont trop mangé de truffes ; tandis que, dans un plat, à côté, des fromages de chèvre, gros comme un poing d’enfant, durs et grisâtres, rappelaient les cailloux que les boucs, menant leur troupeau, font rouler aux coudes des sentiers pierreux. Alors, commençaient les puanteurs : les mont-d’or, jaune clair, puant une odeur douceâtre ; les troyes, très-épais, meurtris sur les bords, d’âpreté déjà plus forte, ajoutant une fétidité de cave humide ; les camemberts, d’un fumet de gibier trop faisandé ; les neufchâtel, les limbourg, les marolles, les pont-l’évêque, carrés, mettant chacun leur note aiguë et particulière dans cette phrase rude jusqu’à la nausée ; les livarot, teintés de rouge, terribles à la gorge comme une vapeur de soufre ; puis enfin, par-dessus tous les autres, les olivet, enveloppés de feuilles de noyer, ainsi que ces charognes que les paysans couvrent de branches, au bord d’un champ, fumantes au soleil. La chaude après-midi avait amolli les fromages ; les moisissures des croûtes fondaient, se vernissaient avec des tons riches de cuivre ».
Dans sa fresque « Histoire naturelle et sociale d’une famille sous le second empire », les Rougon-Macquart, Zola veut expérimenter la thèse d’Emile Bernard. Il s’agit de considérer les personnages dans leur milieu social et historique et de les faire évoluer, ainsi que leurs descendants, à partir de ces déterminants qui vont conditionner leurs vies. 
Le roman commence sept ans après la répression sanglante qui a suivi le coup d’Etat de 1851. Florent, républicain, avait été arrêté par erreur et envoyé au bagne de Cayenne. Il s’est échappé et revient à Paris du côté des Halles nouvellement construites. Napoléon III, président de la République (1848), s’est mué en empereur autoritaire. La société a changé, les velléités égalitaires ont été réprimées, dissoutes, oubliées et les affaires sont florissantes pour tous ceux qui s’y consacrent sans s’interroger sur le régime en place. 
Florent, désormais paria, craint d’être reconnu. Affamé, épuisé, il est recueilli, soigné et nourri par son jeune frère, Quenu, marié à une riche et fraîche charcutière dont le commerce prospère. Le couple s’occupe de lui et lui procure une place d’Inspecteur à la marée.
Les personnages sont symboliquement répartis en deux groupes, les maigres,  républicains, reliquat d’inquiétants révolutionnaires, menace pour le gouvernement et les gens bien établis ; et les gras, favorables au régime, jouissant de leur quiétude repue. Bien sûr, les gras dominent aux halles, mais on y rencontre aussi quelques maigres dont le peintre Claude Lantier qu’on retrouvera dans « L’œuvre », et qui voit dans les étalages de nourriture, des modèles de natures mortes. Zola, très connaisseur, est fasciné par la peinture mais c’est par l’écriture qu’il donne à voir. Les descriptions lui permettent aussi de concrétiser l’opposition entre riches et nécessiteux. Au rayon des fromages, le parmesan en est un parmi beaucoup d’autres, il ne semble pas avoir de caractéristiques particulières, son odeur étant plus légère, il se coule dans l’énumération  articulée sur deux axes, la forme (associée à l’appellation), puis « la puanteur ». La surabondance souligne la réussite de cette société de compromis dans laquelle le commerce compte plus que les idées et la morale, tout va bien puisque l’on vend et consomme. Mais « la fétidité, le trop faisandé », l’odeur de « soufre » ou de « charogne » sont les signes que ce monde est comme pourri de l’intérieur, rongé par une « maladie honteuse ». Les fromages se liquéfient sous l’effet de la chaleur et les odeurs donnent la nausée. Mais comme dit la belle charcutière : « Je suis reconnaissante à mon gouvernement quand mon commerce va bien, quand je mange ma soupe tranquille, et que je dors sans être réveillée par des coups de fusil … C’était du propre n’est-ce pas en 48 ? … Maintenant que nous avons l’Empire, tout marche, tout se vend ». 
 Florent, lui : « ne marchait plus à terre, comme soulevé par cette idée intense de se faire justicier des maux qu’il avait vu souffrir. Il était d’une crédulité d’enfant et d’une confiance de héros ». Mais considéré pourtant comme dangereux par certains de ces commerçants, il sera dénoncé, l’ordre sera rétabli, et les marchandises étalées de plus belle. Chez Zola tout est politique, même les fromages, surtout quand ils évoquent « des têtes coupées barbouillées de sang ». 

Marylène Conan
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Art, Good Food & Books #44

Au septième ciel avec les asperges 
 En cuisine elles se dévoilent  avec Eric Fréchon dans un clafoutis tout en crème.
Le designer Ben Denzer a aligné ces tiges vertes pour recomposer la nature chlorophyliséedu Birkin de la maison Hermès.
Et Du côté de chez Swann, Marylènenous ouvre la page surla cuisinière Françoise, commandant aux forces de la nature, qui élève ces asperges au sublime. 
Jeudi 5 aôut 2021

Corinne Cossé-le Grand
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Clafoutis aux asperges vertes, une recette proposée par Eric Fréchon, chef 3 étoiles du restaurant Epicure du Bristol Paris              

Temps de préparation: 45mn
Temps de cuisson: 35mn

Recette pour 4 personnes

Ingrédients
500 g d’asperges vertes 
30 cl de crème liquide 
3 œufs 
4 jaunes d’oeuf 
100 g de parmesan 
20 g de beurre doux 
50 g de chapelure de pain de mie 
10 g de chapelure de pain de mie 
10 g de Maïzena 
Sel, poivre 
Pour le moule (diamètre 25 cm)20 g de beurre doux 
50 g de sucre semoule 

Recette Épluchez la queue blanche des asperges et conserver de côté les épluchures. 
Couper la queue des asperges et conserver de côté 
Couper les têtes des asperges et conserver de côté 
Couper le corps des asperges en petits morceaux de 1 cm et conserver de côté 
Casser les œufs et séparer les blancs des jaunes
Dans un saladier, mélanger 3 œufs entiers et 4 jaunes 
Beurrer et chemiser le moule avec la chapelure de pain de mie 
Préchauffer le four à 180 ° 
Dans une casserole, déposer les épluchures et les queues d’asperges
Ajouter 30 cl d’eau 
Saler légèrement et laisser cuire pendant 10 mn À la fin, récupérer l’eau de cuisson qui va vous servir de bouillon et jeter à la poubelle les épluchures et les queues 
Ensuite, faire cuire 3-4 minutes les têtes d’asperges dans le bouillon que nous avons conservé. Égoutter les têtes d’asperges et les conserver de côté.
Toujours dans le même bouillon, plonger le corps des asperges coupé et ajouter la crème liquide 
Laisser cuire pendant 7 mn à feu doux 
À l’aide d’un blendeur, mixer cette préparation Une fois mixée, ajouter les 3 œufs entiers, les 4 jaunes, la Maïzéna et le parmesan en poudre. Bien mélanger puis rectifier l’assaisonnement 
Disposer les têtes d’asperges dans le moule à clafoutis et recouvrir de l’appareil préparé ci avant 
Laisser cuire pendant 35 minutes.

Ben DenzerVegetable Birkin Bags, 2021  
« Dans la catégorie des modèles stars en peau de crocodile figure en haut de la liste le fameux Birkin, conçu avec Jane dans les années 1980. Après maintes polémiques et critiques de la part des défenseurs des droits des animaux, la maison de luxe française aurait elle trouvé la solution ultime ? L’artiste et designer Ben Denzer a imaginé trois déclinaisons insolites et pleines de chlrorophylle de l’indémodable cabas, dont la marque a publié les clichés sur son compte Instagram: asperge, chou ou concombre, il y en a pour tous les goûts, tant que le légume est de saison. Aucun détail n’a échappé à l’économe du créateur: des anses au rabat en passant par le porte-clés, tout y est. Cette belle opération de brand content intervient juste après l’annonce du premier sac de la griffe parisienne à base de fibres de champignon, à porter sans complexe ! » Hélène Flinois, Beaux Arts Magazine

Marcel Proust. Du côté de chez Swann. A la recherche du temps perdu, 1. 1913

 « À cette heure où je descendais apprendre le menu, le dîner était déjà commencé, et Françoise, commandant aux forces de la nature devenues ses aides, comme dans les féeries où les géants se font engager comme cuisiniers, frappait la houille, donnait à la vapeur des pommes de terre à étuver et faisait finir à point par le feu les chefs-d’œuvre culinaires d’abord préparés dans des récipients de céramistes qui allaient des grandes cuves, marmites, chaudrons et poissonnières, aux terrines pour le gibier, moules à pâtisserie, et petits pots de crème en passant par une collection complète de casseroles de toutes dimensions. Je m’arrêtais à voir sur la table, où la fille de cuisine venait de les écosser, les petits pois alignés et nombrés comme des billes vertes dans un jeu; mais mon ravissement était devant les asperges, trempées d’outremer et de rose et dont l’épi, finement pignoché de mauve et d’azur, se dégrade insensiblement jusqu’au pied – encore souillé pourtant du sol de leur plant – par des irisations qui ne sont pas de la terre. Il me semblait que ces nuances célestes qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon pot de chambre en un vase de parfum. »

On est tous, ou presque, capables d’évoquer Proust, quant à le lire, c’est une autre affaire, certains l’adorent et s’y adonnent tous les ans, d’autres y sont allergiques ou n’osent s’y aventurer. Lu à haute voix (il faut s’y reprendre à plusieurs fois) le texte devient plus clair, musical, tout en nuances qui se déclinent au fil des propositions. Ah ! Si l’on faisait encore de l’analyse grammaticale ! Mais, soit on analyse la page comme un tableau ou une partition, soit on se laisse aller à l’écouter sans effort. Dans ce passage, du premier volume, « Du côté de chez Swann »  Marcel dit sa fascination pour le travail de Françoise, la cuisinière, dont la puissance exercée dans son domaine rappelle celle de Sido, la mère de Colette, face aux forces naturelles. C’est par les sensations, les parfums et les goûts retrouvés de son enfance que l’auteur nous fait entrer dans son monde. Tous les sens sont sollicités pour restituer l’atmosphère de la maison familiale à Combray. A travers le regard de l’enfant, auquel se superposent le travail mémoriel, le commentaire de l’adulte (ce qui donne au texte profondeur et densité), et le travail d’écriture, les personnages de la maison, famille et domestiques, parfums, espaces, chemins, temps qu’il fait, temps qui passe, saisons, paysages, deviennent peu à peu perceptibles et presque tangibles. Une révolution dans l’écriture qui nous immerge dans ce monde disparu et pourtant recomposé. 

Françoise officie comme une alchimiste et un chef d’orchestre, elle domine les éléments et les ordonne en fonction de la disposition de ses ustensiles qui sont autant de fioles, cornues, ballons, flacons, mortiers, prêts à transformer les matières premières en or et surtout en délices. Comme une déesse antique, elle règne sur cet espace sous-terrain et maîtrise l’art sacré de la métamorphose. Il est difficile de s’aventurer à commenter une telle virtuosité, les mots de Proust sont ses pinceaux, les nuances se colorent au fil d’une longue phrase (comme toujours). On peut, alors, laisser de côté l’analyse savante de la syntaxe, de la ponctuation, du vocabulaire… enfin de tout. Lisons et regardons simplement l’auteur comme Françoise, chacun dans l’excellence de son art, sublimer la botte d’asperges qui devient la quintessence sensorielle dont la famille d’abord, puis le lecteur plus tard, se régale. Mais Proust s’aventure plus loin et se joue des genres et des tons avec la pirouette finale qui nous fait retomber sur terre. Double métamorphose : les asperges deviennent une ode aux couleurs de l’aurore (et nous voilà au septième ciel) avant de se concentrer dans un élixir bien prosaïque. Les dieux sont cul par-dessus tête et tandis que le petit Marcel s’émerveille, ils se gaussent de voir l’humain ironiquement ramené à sa condition biologique.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
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Art, Good Food & Books #43

Tomates, glaces en crème, tomates. 

 Crème de Normandie pour tomates dodues, crème de peinture pour glaces fondantes. Dans la cuisine de Monique Duveau comme dans l’atelier de Till Rabus il y a ce même besoin de blanc crémeux pour un rendu onctueux à partager.
Marylène a fait le choix de l’écriture d’Alain Robbe-Grillet et de Muriel Barbery pour une attitude nouvelle de narration qui s’attache à l’écriture elle-même puis sensuelle sans autre liant que la pulpe.
Rien n’épuise la tomate.

 11 juillet 2021
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Instagram: @carrousel_art
Quiche bordelhispano » proposée par Monique Duveau,
  Food and déco stylist, scénariste, bouquetière, journaliste @moniqueduveau

Ingrédients pour 8 personnes

Pâte sablée
250 g de beurre demi-sel à température
440 g de farine type 55
2 cuillérées à soupe d’eau froide
Préparation50cl de crème liquide
2 œufs entiers
1 jaune d’oeuf
2 sachets de parmesan râpé de 100 g
159 g de chorizo tranché fin
1/2 boite de piments à l’huile
200 g de tomates cerises multicolores
10 quartiers de tomates confites à l’huile
1 poivron orange confit en lanières
1 cuillérée à soupe de filaments de piment
2 cuillérées à soupe d’huile d’olive
Fleur de sel 
Préchauffez votre four à 180°.

Préparez un pâton avec le beurre, la farine et l’eau. Laissez reposer 15 mn dans votre frigo.Étalez la pâte sur une plaque à pâtisserie de 25x35cm et piquer à la fourchette. Faire la cuire à blanc pendant environ 15 mn.
Dans un cul de poule, mélanger au fouet, la crème; les œufs et 1 paquet 1/2 de parmesan et une pincée de sel.
Versez cette préparation sur la pâte.
Détaillez les piments et le poivron en lanières.
Coupez les tomates en 2 et roulez les dans l’huile d’olive. Salez et poivrer.
Parsemez harmonieusement la quiche de tous les légumes de ci de là et du chorizo; vous pouvez également la parsemer de quelques fleurs comestibles ou de filets de piment.
Saupoudrez du reste de parmesan et enfournez à 180° pendant environ 20 mn. Vérifiez que la quiche soit juste dorée et servir chaud ou tiède.
Till Rabus, glaces fondantes, 2019, huile sur toile, 200 x 150 cm
Alain Robbe Grillet, French writer in 1994.
Alain Robbe-Grillet. Les Gommes. 1953. Éditions de Minuit. 

« Wallas introduit son jeton dans la fente et appuie sur un bouton. Avec un ronronnement agréable de moteur électrique, toute la colonne d’assiettes se met à descendre ; dans la case vide située à la partie inférieure apparaît, puis s’immobilise, celle dont il s’est rendu acquéreur. Il la saisit, ainsi que le couvert qui l’accompagne, et pose le tout sur une table libre. Après avoir opéré de la même façon pour une tranche du même pain, garni cette fois de fromage, et enfin pour un verre de bière, il commence à couper son repas en petits cubes. Un quartier de tomate en vérité sans défaut, découpé à la machine dans un fruit d’une symétrie parfaite. La chair périphérique, compacte et homogène, d’un beau rouge de chimie, est régulièrement épaisse entre une bande de peau luisante et la loge où sont rangés les pépins, jaunes, bien calibrés, maintenus en place par une mince couche de gelée verdâtre le long d’un renflement du cœur. Celui-ci, d’un rose atténué légèrement granuleux, débute, du côté de la dépression inférieure, par un faisceau de veines blanches, dont l’une se prolonge jusque vers les pépins d’une façon un peu incertaine. Tout en haut, un accident à peine visible s’est produit : un coin de pelure, décollé de la chair sur un millimètre ou deux, se soulève imperceptiblement. » 

Les romans de Robbe-Grillet font partie du courant intitulé « le nouveau roman » apparu dans les années cinquante, et qui réunit des auteurs assez différents les uns des autres. Même si cela est réducteur, on peut évoquer une manière d’écrire, plus cinématographique, moins narrative, plus descriptive, répétitive ou sérielle, qui remet en cause l’écriture romanesque classique (romanesque justement, comme Balzac, par exemple) et qui, dans l’ensemble, essaie de rendre compte de l’éclatement de la chronologie dans la conscience des personnages. Personnages dont la définition même est questionnée.  « Les gommes » est une sorte de pastiche savant du roman policier et une réécriture du mythe d’Oedipe, il illustre la théorie de l’auteur développée dans « Pour un nouveau roman ». Sans connaître le contexte on serait tenté, aujourd’hui, de voir dans cet extrait un manifeste contre la culture industrielle et donc un plaidoyer pour une production naturelle et biologique. Nulle évocation de terre ou de parfum d’un légume qu’on aimerait odorant, plein de soleil et un peu irrégulier. Au contraire la « symétrie parfaite » et « le beau rouge de chimie » semblent être des valeurs dans cet univers. Rien de vrai, de vivant, de cuisiné,  c’est « découpé à la machine ». Et puis Wallas est seul, ne partage pas son repas mais contemple pourtant avec ravissement la perfection insipide de ce légume. Robbe-Grillet, lui, n’a cure de la défense d’une « production raisonnée » et s’intéresse exclusivement à l’écriture, pas aux tomates. C’est l’époque où le livre « parle du livre » et de sa propre conception. Exercice très intellectuel, qui m’a assez ennuyée quand j’étudiais ce genre romanesque (adjectif à bannir donc, évidemment).  Même si je conçois parfaitement que l’on puisse apprécier ces jeux et exercices formels ainsi que la réflexion sur le genre (romanesque) comme sur le processus créatif, heureusement pour moi, sont arrivés des gens comme Michel Le Bris, et d’autres, qui ont toujours eu envie d’écrire et de lire des histoires qui nous font rêver avec des lieux, des personnages auxquels on croit le temps du roman. « Raconter » a repris sa place et aujourd’hui le Nouveau Roman paraît être une étape dont les essais, les productions ont fécondé (même inconsciemment) la littérature contemporaine. 

 En ce qui concerne les tomates, on peut préférer :                  
Muriel Barbery. Une Gourmandise. 2000. Gallimard. 

« La tomate crue, dévorée dans le jardin sitôt récoltée, c’est la corne d’abondance des sensations simples, une cascade qui essaime dans la bouche et en réunit tous les plaisirs. La résistance de la peau tendue, juste un peu, juste assez, le fondant des tissus, de cette liqueur pépineuse  qui s’écoule au coin des lèvres et qu’on essuie sans crainte de tacher ses doigts, cette petite boule charnue qui déverse en nous des torrents de nature : voilà la tomate, voilà l’aventure. » 
Une tomate en son jardin, puis en bouche, et dont le souvenir émerveille encore le critique gastronomique, personnage principal de l’histoire, qui se rappelle ses bonheurs culinaires au soir de sa mort. 

Marylène Conan
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Art, Good Food & Books #42

Sous le calme du citronnier


 Ce petit arbre était une plante d’ornement dans les jardins de plaisance au Moyen Âge, notamment les jardins islamiques au Proche et Moyen Orient.
Pour le dessert de cette lettre, son fruit est cuisiné en une tarte acidulée quand l’artiste Amélie Bertrand joue de sa forme simple en aplats soignés alors que pour Sandy Tolan, le citronnier est symbole d’abondance et de plaisir partagé au delà des conflits.

16 juin 2021

Corinne Cossé-le Grand
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Tarte aux citrons proposée par Corinne Cossé-le Grand

Ingrédients

Pour la pâte sablée

  • 200 g de farine
  • 60 g de sucre glace
  • 1 pincée de sel fin
  • 100 g de beurre
  • 1 œuf 

Pour la garniture

  • 100 g de beurre  mou
  • 125 g de sucre en poudre
  • 3 œufs
  • 3 citrons non traités
  • 2 cs de crème fraîche 

Recette 

  • Sortir le beurre 1h30 avant son utilisation.
  • Préparer une pâte homogène avec les ingrédients donnés. La poser sur une planche farinée et laisser reposer une heure sous un linge.
  • Beurrer et fariner un moule à tarte. Etendre la pâte à l’aide d’un rouleau puis la disposer dans le moule. Elle doit être assez épaisse (6 mm).
  • Piquer le fond avec une fourchette, couvrir d’un papier cuisson, répartir des haricots secs dessus. Cuire à blanc 15 min à 180°C.
  • Pendant ce temps, rapper la peau des citrons lavés et réserver les zestes. Presser les citrons et conserver le jus.
  • Dans un saladier mélanger le beurre, le sucre, les œufs et la crème. Ajouter ensuite le jus et les zestes des citrons.
  • Sortir le fond de tarte du four. Retirer les haricots et la feuille de papier. Verser la préparation au citron et remettre au four à 120°C pendant 30 min environ.
  • Laisser refroidir la tarte, puis la placer au réfrigérateur au moins 3 heures
Amélie Bertrand, Still Life, 2018, Huile sur toile, 200 x 180 cm, Galerie Semiose, https://www.fracartothequenouvelleaquitaine.fr/index.php/les-collections/5-min-de-conversation/amelie-bertrand-collection-5min
            La maison au citronnier de Sandy Tolan, 2006, Flammarion.

Ce roman est construit à partir de deux témoignages, celui d’une famille arabe aisée, les Khairi, installée en Palestine depuis le 16ème siècle, que nous voyons bâtir une belle demeure en 1936, et celui des Eshkenazi, Juifs bulgares, menacés de déportation en 1943 et s’acheminant vers la Palestine en 1947. Après la guerre, de nombreux Juifs rescapés tentent de rejoindre cette terre d’espoir. Entre-temps, la famille  Khairi, comme tant d’autres, a été expulsée de sa maison et de son territoire. Entre les deux communautés des conflits vont naître alors, qui ne cesseront de s’intensifier, comme on le sait.  

1936 « Le jeune couple avait imaginé une maison ouverte. Ahmed avait étudié les plans avec un ami britannique, Benson Solli, entrepreneur, l’un des rares juifs qui vivaient à al-Ramla. Pour les Khairi, comme pour les nombreux arabes, les Juifs comme M. Solli, nom sous lequel les enfants d’Ahmed se le rappellent, faisaient simplement partie du paysage de Palestine. Tous les mercredis, les Juifs des kibboutzim venaient troquer blé, orge et melons au marché d’al-Ramla. Les ouvriers agricoles arabes travaillaient dans les champs juifs tout proches, poussant des charrues à bras fabriquées dans les kibboutzim, et les fermiers juifs amenaient leurs chevaux à al-Ramla pour qu’on les ferre. p .23 (…)

1948 « Moshe et Solia trouvèrent une maison qui leur plaisait. Elle était en bon état, presque vide, mais pas toute neuve. On y avait visiblement vécu. C’était une bâtisse en pierre à plan ouvert, offrant beaucoup d’espace. Il y avait un auvent pour voiture qui pourrait servir, et dans l’arrière-cour se dressait un citronnier. » (…)

1967 « Bachir regarda la belle jeune femme aux cheveux courts et foncés qui leur souriait en ouvrant le portail métallique d’Ahmed Khairi. « Entrez, je vous en prie », crut l’avoir entendue dire Bachir . Il la regarda alors qu’elle se retournait pour remonter l’allée de pierre menant à la maison. Etait-ce possible ? Bachir jeta un coup d’œil à ses cousins. La jeune femme israélienne leur avait-elle réellement dit de la suivre ? Il était devant le portail, figé, doutant de tout. Les trois cousins restèrent  plantés là tandis que la jeune femme disparaissait dans la maison. » p. 1741

988. Dalia écrit à Bachir pour lui faire part de ce qu’elle ressent. Elle évoque la visite du père de celui-ci, dans les années soixante-dix : «  Bien des années plus tard, après la mort de votre père, votre mère m’a dit que lorsqu’il était agité et n’arrivait pas à dormir, il faisait les cent pas dans l’appartement que vous louez à Ramallah, un citron racorni dans la main. Un des citrons que lui avait donnés mon père. Depuis que j’ai fait votre connaissance, une conviction s’affirme en moi. Cette maison n’est pas seulement la mienne. Le citronnier qui a donné tant de fruits et nous a procuré tant de plaisir vit dans le cœur d’autres personnes. Cette maison spacieuse, avec ses hauts plafonds, ses larges fenêtres et son vaste terrain, n’était plus seulement une maison arabe à l’architecture séduisante. Derrière elle, il y avait désormais des visages. Les murs évoquaient les souvenirs et les larmes d’autres personnes. »  

Quand les parents de Dalia choisissent cette maison, ils sont persuadés, (on leur a dit) que les habitants ont fui. Alors qu’elle grandit et que l’actualité se fait de plus en plus problématique et violente, la jeune fille sait qu’un jour elle devra faire face au passé de ce lieu devenu sien. 

En effet, un jour de 1967, Bachir Khairi accompagné de ses deux cousins, frappe à la porte de cette maison dans laquelle il a grandi et dont il se rappelle le citronnier planté par son père.  En quelques secondes Dalia comprend, on la voit hésiter, craindre une agression, puis se détendre et décider de les accueillir. Entre les deux personnages, contre toute attente, passe un courant de sympathie, de bienveillance qui évoluera en amitié au fur et à mesure des années et ce, malgré les divergences personnelles et les conflits politiques.

Mais c’est au fur et à mesure de leurs échanges épistolaires et de leurs conversations qu’elle apprend réellement dans quelles conditions est partie la famille de Bachir. Au tout début, elle ne comprend pas son acharnement à vouloir revenir mais ne renonce jamais au dialogue et tente de faire aussi comprendre sa situation, son attachement à cette demeure dont  elle et les siens prennent soin depuis vingt ans. Bachir, lui, évolue dans une autre dimension, la lutte personnelle a pris une ampleur politique qui conditionne toute sa vie. Devenu avocat, il n’a eude cesse de faire valoir sa cause auprès des autorités et n’a pas hésité à rejoindre des factions hors-la-loi, car cette loi, justement, qui expulse les Palestiniens de leur région natale lui est inacceptable. Alors les relations avec son amie sont parfoistrès tendues malgré les efforts réciproques et l’on craint souvent la rupture. Ainsi le récit oscille entre l’histoire intime de deux individualités (et leur famille) désireuses de communiquer parce que le hasard et l’Histoire les ont fait se rencontrer à travers une maison et son jardin, et l’opposition de deux peuples prisonniers des violences historiques et politiques subies par chacun depuis des décennies. 

Plus tard, lorsque Dalia aura fait sa propre vie et que ses parents auront disparu, se posera la question de la vente de cette maison qu’elle ne pourra plus considérer comme exclusivement  sienne. Emue par l’amitié de Bachir durant toutes leurs années de correspondance, mais désireuse de dépasser leur histoire personnelle afin qu’un dialogue plus large s’installe malgré tout, elle souhaite alors en faire un lieu culturel partagé et une maison d’accueil pour enfants Juifs et Palestiniens.  

Au lecteur de reconstituer la chronologie du récit entrecoupé de très longs passages retraçant l’évolution du conflit, ses rebondissements, l’implication et l’intrication de courants différents d’un côté comme de l’autre, des modérés, des extrémistes, tout cela au fil des attentats, des vengeances, des revanches, et aussi des efforts désespérés mais acharnés,cependant, à entrevoir un avenir commun . Il faut lire ce livre magnifique, très éclairant et qui ne prend pas partie, on souffre pour les deux peuples et les personnages dont aucun ne renie son identité. Ceux-ci sont à la fois sans concession, compréhensifs et attentifs l’un envers l’autre.

Marylène Conan
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Art, Good Food & Books #41

Complètement baroques 
 Une poêlée onctueuse de coquilles Saint Jacques aux contours exubérants.

Une pluie de dattes de Yohan Creten, née de la vision qu’il eut, malade au Mexique, de palmiers dattiers et de leurs fruits, semblables aux glandes enflées qui contaminaient sa peau, troublant sa tranquillité. Les dattes et les abcès sont si semblables que l’artiste confondra ces corps étrangers. Une vision hallucinatoire, induite par la fièvre.

Des petits pas en petite culotte pour Alix de Saint André, pèlerine sur les chemins de Compostelle. 

Corinne Cossé-le Grand
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Coquilles Saint Jacques sur lit d’épinards et lentilles béluga 
Ingrédients pour 4 personnes
400 grs de noix de saint-jacques
fleur de selpoivre du moulin
4 cs d’olive
3 oignons nouveaux
200 grs de lentilles noires (beluga)
100 grs d’épinards en branches
2 cs d’huile de noix
Saler et poivrer les noix de saint-jacques.
Ajouter un peu d’huile d’olive, mélanger et mettre de côté.
Tailler les oignons en rouelles.
Faire cuire env. 20 min les lentilles dans de l’eau.
Ajouter les oignons et les épinards.
Egoutter le tout et remettre dans la casserole.
Relever de sel et de poivre.
Couvrir et réserver.
Dans une poêle antiadhésive, saisir les noix de saint-jacques 1-2 min de chaque côté dans le reste de l’huile.
Dresser les lentilles avec les saint-jacques.
Arroser de l’huile de noix et servir.
Johan Creten, Why does Strange Fruit always looks so Sweet, Bronze, fonte à la cire perdue, partiellement doré, 305 x 114.5 x 102 cm Galerie Perrotin
Yohan Creten: https://youtu.be/AdVoYDqAoiA

En avant route. 2010. Alix de Saint-André

Ecrivain et journaliste, Alix de Saint-André a fait trois fois le fameux chemin de Compostelle, deux tronçons d’abord, puis de chez elle comme il se doit, et jusqu’au bout.

Premier voyage, départ de Saint-Jean-Pied-de-Port. Deuxième jour : 

« A l’aube, il ne pleut plus. Mais c’est récent, il a dû pleuvoir toute la nuit, et le linge que j’avais soigneusement étendu en plein vent est trempé d’une eau bien glacée de montagne. Je suspends mes chaussettes à mon sac à dos, de chaque côté de la coquille Saint-Jacques, pour qu’elles sèchent en se balançant. Au vrai chic parisien. 

Allegro andando. C’est très allégrant de marcher tôt le matin et seule. En suivant les flèches jaunes. Et en ouvrant les petites barrières en bois qui séparent les champs, comme si cette campagne espagnole était le vaste salon d’un immense palais en plein air. Ma technique d’Ave Maria pour rythmer la marche s’est mise en place sans difficulté, et j’ai l’impression de dérouler de longs phylactères de prières derrière moi, qui flottent en drapeaux blancs aux branches des arbres comme si j’étais un personnage de fresque, ou de bande dessinée. (…)

La douleur met un peu moins d’une heure à revenir. Elle s’installe chez elle : jambes, hanches, épaules. J’essaie de la calmer avec de l’aspirine et des vitamines. Elle se tait dès que je m’assieds et que je pose mon sac. C’est radical, est-ce ça va être tout le temps comme ça ?  Les autres vont très vite, on dirait qu’ils courent. C’est curieux ce rythme ; ce n’est pas le pas lent de la promenade et de la flânerie, ni vraiment le pas gymnastique du sport ou de l’armée. C’est un petit pas élastique de gens qui vont quelque part ; ils ont un rendez-vous et n’ont pas de temps à perdre. D’ailleurs ils connaissent tous le nom de l’étape suivante, que je n’arrive pas à retenir.  (…)

Quelques jours plus tard : 

La messe apéritive à la soupe, attire plus de monde que d’habitude. Il faut dire qu’en dehors du bistrot qui menace fermeture, il n’y a absolument rien à voir ni à faire dans le secteur. Sauf peut-être grimper aux arbres, pour qui aurait un peu l’âme préhistorique et ne craindrait pas les fractures. Le très vieux curé, en l’honneur de Santiago, célèbre avec amour les ampoules et les crampes du pèlerin, cet être étrange qui au lieu d’aller à la mer, vient attraper toutes sortes de maux en marchant. 

Troisième voyage, depuis les bords de Loire. 

J’avais trouvé donc un poncho long de luxe rouge dans une matière respirable, avec une fermeture éclair courant tout du long, sous un rabat, et qui permettait l’ouverture pour aération. Il n’était pas trop long pour ne pas me prendre les pieds dedans et rouge vif dans la mesure où quand il pleuvait, ce n’était déjà pas gai, donc pas la peine d’en rajouter avec des couleurs sombres. Un jour un poète randonneur écrira une ode aux tissus synthétique : légers dans le sac, infroissables et séchant vite ! Seule exception : la petite culotte en coton. Quand on marche, rien ne remplace ce confort, grande, la petite culotte, une taille au-dessus. Car comme le savent les pédopsychiatres, quand on marche, les pieds gonflent et les élastiques frottent. » 

J’aime la marche et j’ai longtemps projeté de me lancer sur Le Camino, avec ou sans coquille mais exclusivement sur mon sac-à-dos car la frugalité sied à ce parcours. Pourtant, faute de temps, de compagnie adéquate ou simple paresse, je ne l’ai jamais fait, même pas les dix premiers kilomètres. En revanche, je suis une adepte des récits de voyage, particulièrement à pied. Alanguie sur mon canapé ou bien tranquille sous mon noisetier, je savoure chaque pas, chaque sentier, chaque paysage parcourus par mes écrivains préférés. Aussi les récits de Saint-Jacques n’ont, hélas, plus de secrets pour moi (j’en aimerais de nouveaux, je ne m’en lasse pas).  

Alix de Saint-André y va bravement, apparemment sans trop de préparation physique, elle continue de fumer, de goûter le vin assez souvent aussi. On a envie de cheminer à ses côtés, ce serait tonique, franc, sans manières. De toute façon il semblerait qu’on ne puisse frimer bien longtemps. Les jolis sentiers bordés d’aubépines se muent vite en détrempe froide et boueuse et la coquetterie ne résiste ni à la fatigue, ni à la météo, ni au confort qui est vite la première quête de tout pèlerin qui tient à le rester plus de trois jours. C’est pourquoi ce récit insiste particulièrement sur les conditions matérielles, quotidiennes et incontournables du marcheur. Son style évolue avec beaucoup de souplesse entre les considérations de ces détails essentiels et le romantisme, légèrement distancié, procuré par la contemplation d’un très beau paysage au petit matin, par exemple. Mais, très vite, le sentiment poétique qui l’anime alors se heurte à nouveau à une réalité qui donne des ampoules. 

Et puis, il y a les autres. Alix est partie seule, mais elle fait des rencontres, se fait vite des amis.  Et s’il est de règle de ne pas parler de son origine sociale ou professionnelle, car sur le chemin tout le monde avance sur un pied d’égalité, des manies, des goûts, de petites ou grandes faiblesses se révèlent qui dessinent des personnalités. L’ironie rend plus légers certains petits compromis avec l’esprit de la marche ou de la camaraderie. Et la plume se fait tendre et même émouvante quand surgissent les confidences, les souvenirs, et surtout le cheminement intérieur qui accompagne celui du corps. 


Le Chemin d’Alix de Saint-André me met toujours de bonne humeur, me fait rire, sourirem’attendrit, me secoue, me déculpabilise, me fait dire que l’année prochaine … tout de même… à moins que celui de Stevenson … moins austère, pas de dortoir et donc de ronflements, de jolies maisons d’hôtes pour soigner nos pieds et les mettre sous la table.  


Marylène Conan
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Art, Good & Books #40

40 ème Newsletter Art & Good Food et nous acceptons toujours vos recettes et leurs images !

La tarte du jour est tendre et généreuse. Elle est toute en plis comme ceux d’une céramique en préparation agrémentée du crémeux du tartare, des mouvements involontaires de l’émincé de courgettes, des oignons roses et du thon. La voilà toute chiffonnée mais forte de saveurs. 
Elle a évoqué, pour Edwige, Ma vie de Courgette, film d’animation de Claude Barras et la scénariste Céline Sciamma. Par rebond, Marylène nous présente, Autobiographie d’une Courgette, le roman de Gilles Paris, édité chez Plon en 2002, qui sera adapté en 2016.

25 avril 2021 
Corinne Cossé-le Grand
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Instagram: @carrousel_art
Envoyez vos recettes et leurs images à info@carrousel-art.com
Tarte express aux courgettes et au thon de Jo Hérent
Ingrédients pour 4 personnes
Une pâte feuilletée bio 
Une boite de thon au naturel
 Une cuillérée à soupe de moutarde 
Une courgette émincée 
Trois carrés de fromage tartare 
Une moitié d’oignon rouge émincé 
Un demi pot de crème allégée  

Recette 
Étaler la pâte 
La tartiner de moutarde
Émietter grossièrement le thon 
Émincer la courgette 
Poser des morceaux de tartare  
Émincer l’oignon 
Ajouter la crème, un peu de poivre et des brins de persil.
Faire cuire au four à 180° pendant une demi heure 

C’est parfait le soir avec une petite salade mélangée !
Film d’animation en volume helvetico-français réalisé en 2016 par Claude Barras et scénariste par Céline Sciamma, présenté à la quinzaine des Réalisateurs en 2016,  66mn. Il s’agit d’une libre adaptation du roman « Autobiographie d’une courgette » de Gilles Paris.

Le film nous raconte une tranche de la vie de Courgette. Icare ? Non, Courgette. A la mort de sa mère, dont il a hérité de ce surnom, le petit garçon s’accroche à cette drôle d’appellation. Planté dans un centre d’accueil avec d’autres enfants sans parents, Courgette grandit au gré d’un ciel ensoleillé, pluvieux et parfois orageux, que les visites d’un inspecteur gentil et un peu bourru ponctuent d’un peu de la tendresse dont toutes les Courgette ont besoin pour grandir.

Edwige de Montalembert
edwigedem@hotmail.com
Instagram: @edwigedemontalembert
Édition  Flammarion, 2013

Gilles Paris. Autobiographie d’une courgette. 2001

« Depuis tout petit, je veux tuer le ciel à cause de maman qui dit souvent :- Le ciel, ma Courgette,  c’est grand pour nous rappeler qu’on n’est pas grand-chose dessous. – la vie, ça ressemble en pire à tout ce gris du ciel avec ces saloperies de nuages qui pissent que du malheur. – Tous les hommes ont la tête dans les nuages. Qu’ils y restent donc, comme ton abruti de père qui est parti faire le tour du monde avec une poule.Dès fois, maman dit n’importe quoi. J’étais trop petit quand mon papa est parti, mais je vois pas pourquoi il aurait emmené une poule du voisin pour faire le tour du monde avec.  ( … ) Et c’est pas sa faute si maman raconte des bêtises pareilles. C’est à cause de toutes ces bières qu’elle boit en regardant la télé. Et elle râle après le ciel et elle me tape dessus alors que j’ai même pas fait de bêtises. Et je finis par me dire que le ciel et les coups ça va ensemble. » Courgette trouve un révolver dans le grenier, tire accidentellement sur sa maman et se retrouve en foyer. « Madame Colette, la psychologue, me montre des dessins et je dois dire à quoi ça me fait penser, ou elle me donne de la pâte à modeler et je fais ce que je veux avec. Dans son bureau il y a aussi des crayons à couleurs et je peux dessiner si je m’embête et une fois j’essaie de dessiner un théâtre à marionnettes. Je montre mon dessin à Madame Colette qui dit « intéressant » et je vois pas ce qu’elle trouve d’intéressant vu que je l’ai raté son théâtre (…)Quand elle me montre des dessins à l’encre noire, je dis ce qui me passe par la tête :- C’est un mort-vivant qui joue de la trompette. – C’est une vache qui mange un singe. C’est le révolver du tueur des femmes blondes. Elle dit : Et d’où il vient le révolver ? Et je réponds : ben, du journal télévisé. »  Dans ce texte il n’est pas question de la saveur de la courgette mais de la vie d’un petit garçon dans la lignée de « L’enfant » de Jules Vallès, ou de « Le petit Nicolas » parfois, pour le ton.Un enfant maltraité et recueilli dans un foyer après avoir blessé sa mère, nous raconte sa vie. Il a voulu « tirer sur le ciel », responsable, selon cette dernière, de ses malheurs comme de son alcoolisme.  Celle-ci a parfois, malgré tout,  des gestes et des mots affectueux envers son fils qu’elle appelle « ma courgette ». Quant à « la poule » du père, quelle absurdité !      Du haut de ses 9 ans, Icare essaie de comprendre le monde et sa vie cabossée, avec son langage, sa vision du comportement des adultes. Toute la subtilité de l’écriture est là : l’auteur laisse parler, fait parler son personnage et celui-ci nous livre des épisodes de sa jeune vie, déjà si pleine de blessures et de cahots. Le récit oscille entre les pensées de Courgette, les dialogues, et la narration au présent, un peu comme un journal. Au foyer, désormais centre de la vie du jeune garçon, vivent, se croisent, se parlent  et s’agressent de temps en temps, tous les petits pensionnaires avec lesquels, désormais il va falloir vivre. Au cours des échanges quotidiens, chacun livre un peu des raisons (des malheurs) qui l’ont conduit là. Et puis il y a les adultes, Madame Papineau la directrice, Rosy l’éducatrice qui aime tous ces enfants comme s’ils étaient les siens, le chauffeur, la psychologue, l’instituteur qui réussit à leur donner le goût d’apprendre et de regarder la beauté du monde … Raymond, le gendarme tendre qui s’est attaché à Courgette, vient le voir le dimanche, et prendra de plus en plus de place dans sa vie. Les enfants comparaissent aussi devant le juge car il faut éclaircir leur situation, comprendre ce qu’ils ont vécu, trouver pour eux la meilleure solution pour l’avenir, le foyer ne pouvant être qu’une étape. On apprend donc des bribes de leur passé racontées sans normes, sans références, avec leur logique, leur vocabulaire. Les drames, la brutalité étaient simplement leur quotidien. « – Elle est où ta maman ? – Maman est au ciel avec ses bières et une harpe.- Et toi ? – Là où papa l’a poussée; au fond de l’eau. » Ainsi avance le récit entre la cruauté d’adultes perdus dans leurs défaillances ou leur abrutissement, et des moments de grâce et d’espoir quand ceux qui s’occupent désormais de ces petits réussissent à leur donner un peu de  tendresse et de sentiment de sécurité, fût-ce éphémère. C’est toujours ça de gagné sur la souffrance.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
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Art, Good Food & Books #39

D’un leitmotiv de motifs à une mélodie de mots et de sons.

Une rosace de neuf filets de rougets sur un lit de fenouils rôtis offre un appétissant prélude pour un jeu de motifs. 

Depuis les années 1970, Claude Viallat répète à l’envie un motif abstrait, une sorte d’osselet devenu sa signature, sur des bâches industrielles de récupération.

Depuis Sur l’eau, l’un des Récits de voyage de Guy de Maupassant, Marylène compose un texte vif et mouvant.
Et tout en lisant ses lignes je vous invite à écouter * Melodien, pièce de György Ligeti (1923-2006) compositeur de citoyenneté hongroise naturalisé autrichien.

https://youtu.be/tFkWggak1h8

9 avril 2021Corinne Cossé-le Grand
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Tarte aux rougets et fenouils rôtis proposée par Claire Lore

Ingrédients pour 4 personnes

Pâte

  • 150 gr de farine d’épeautre
  • 75 gr de beurre salé
  • 1 filet d’eau

Garniture

  • 50 gr de fromage frais (type Philadelphia)
  • 400 gr de fenouil
  • Thym frais
  • Huile d’olive
  • 3 filets de rougets désarêtés
  • Fleur de sel, poivre du moulin

Recette
Préparer la pâte à tarte en pétrissant la farine et le beurre. Ajouter un filet d’eau en fonction de la consistance de la pâte. Former une boule.
Filmer la boule de pâte pour qu’elle ne sèche pas et laisser reposer 30 mn au frais.
Préchauffer le four à 170°.
Passer le fenouil sous l’eau claire, le débarrasser de ces grosses tiges et tailler le bulbe en lamelles régulières. Répartir sur une plaque de four recouverte de papier cuisson, arroser légèrement d’huile d’olive, assaisonner de thym frais, de sel fin et de poivre du moulin. Enfourner à 170°.
Abaisser la pâte à l’aide d’un rouleau à pâtisserie sur un plan de travail fariné. La déposer sur une plaque de four farinée et enfourner pendant 20mn à 170°.
À la sortie du four, tartiner délicatement à la spatule du fromage frais sur la pâte, répartir harmonieusement le fenouil rôti sur la surface. Sur le dessus, placer les filets de rouget taillés en biseau.
Ajouter un léger filet d’huile d’olive et enfourner l’ensemble pour 7mn.
Ajouter de la fleur de sel et du poivre en fin de cuisson.

Conseil d’Hildegarde: « Le fenouil contient une douce chaleur et sa nature n’est ni sèche, ni froide. Mangé cru, il ne fait pas de mal à l’homme. Et de quelque façon qu’on le mange, il rend le coeur joyeux; il procure à l’homme une douce chaleur, une bonne sueur et assure une bonne digestion. Sa graine est également de nature chaude et ell est bonne à la santé de l’homme si on l’ajoute à d’autres plantes dans les médicaments. Celui qui mange du fenouil  ou de sa graine chaque jour à jeun diminue le flegme et s’assure une bonne vue grâce à sa bonne chaleur et à ses bonnes propriétés. »

Claude Viallat (né en 1936) Sans titre, Acrylique sur toile de parasol, diamètre 217 cm, 1990.
https://youtu.be/sbFuVkeUctA
Sur l’eau, Guy de Maupassant, 1888.
Les deux hommes étaient accroupis dans cette sorte de niche basse que le mât traverse pour venir s’emmancher dans la carlingue, dans cette niche si pleine d’objets divers et bizarres qu’on dirait un repère de maraudeurs où l’on voit suspendus en ordre, le long des cloisons des instruments de toute sorte, scies, haches, épissoires, des agrès et des casseroles, puis, sur le sol, entre les deux couchettes, un  seau, un fourneau, un baril dont les cercles de cuivre luisent…. Et mes matelots travaillaient à amorcer les innombrables hameçons suspendus le long de la corde des palangres.    – À quelle heure faudra-t-il me lever ? 
– Mais, tout de suite monsieur.Une demi-heure plus tard nous embarquions tous les trois dans le youyou et nous abandonnions le Bel-Ami pour aller tendre notre filet au pied du Dramont, près de l’île d’Or.Puis quand notre palangre, longue de deux à trois cents mètres, fut descendue au fond de la mer on amorça trois petites lignes de fond, et, le canot ayant mouillé une pierre au bout d’une corde, nous commençâmes à pêcher. Il faisait jour déjà, et j’apercevais très bien la côte de Saint-Raphaël, auprès des bouches de ‘Argens, et les sombres montagnes des Maures, courant jusqu’au cap Camarat, là-bas, en pleine mer, au-delà du golfe de Saint-Tropez. De toute la côte du Midi, c’est ce coin que j’aime le plus. Je l’aime comme si j’y étais né, comme si j’y avais grandi, parce qu’il est sauvage et coloré, que le Parisien, l’Anglais, l’Américain, l’homme du monde et le rastaquouère ne l’ont pas encore empoisonné. Soudain le fil que je tenais à la main vibra, je tressaillis, puis rien, puis une secousse légère serra la corde enroulée à mon doigt, puis une autre plus forte remua ma main et, le cœur battant, je me mis à tirer la ligne, doucement, ardemment, plongeant mon regard dans l’eau transparente et bleue, et bientôt j’aperçus, sous l’ombre du bateau, un éclair blanc qui décrivait des courbes rapides.Il me parut énorme ainsi ce poisson, gros comme une sardine quand il fut à bord. Puis j’en eus d’autres, des bleus, des rouges, des jaunes et des verts, luisants, argentés, tigrés, dorés, mouchetés, tachetés, ces jolis poissons de roche de la Méditerranée si variés, si colorés, qui semblent peints pour plaire aux yeux, puis des rascasses hérissées de dards et des murènes, ces monstres hideux.  Maupassant est souvent associé à la Normandie parce qu’il a beaucoup écrit sur sa région natale et que ses nouvelles sont encore très lues, mais on oublie qu’il a voyagé autour de la Méditerranée, en Italie, en Afrique du Nord, en Sicile, et en Corse bien sûr. Et ce sont ses séjours réguliers sur la côte d’Azur, entre 1881 et 1887, à bord de son yacht, « Bel-Ami » qui vont inspirer le recueil intitulé « Sur l’eau ». Spécialiste des nouvelles et courts romans, il pratique aussi le genre du journal de bord ou notes de voyage,  à l’instar de Stendhal qui inaugura ce type d’écriture sur l’Italie. Pas d’histoire suivie, mais une suite d’anecdotes, de brefs récits, de réflexions, d’impressions et  de sensations éprouvées au fil de l’eau. En somme, j’ai vu de l’eau, du soleil, des nuages et des roches-je ne puis raconter autre chose- et j’ai pensé simplement comme on pense quand le flot vous berce, vous engourdit et vous promène. Préface de « Sur l’eau » Il faut tenter de s’imaginer ces paysages à la fin du 19ème siècle, se défaire des images contemporaines d’une côte en grande partie défigurée par le tourisme incontrôlé et la vulgarité des constructions balnéaires. Regardons plutôt ce que nous montre Maupassant, un lieu « sauvage et coloré ».Je lui laisse la responsabilité de « rastaquouère » très politiquement incorrect aujourd’hui, mais si drôle par ses sonorités désuètes. Il a déjà conscience ou prescience de ce qui pourrait arriver à ces paysages intacts, tout en ignorant l’ampleur du désastre à venir.  Son regard est celui d’un écrivain exercé qui cherche à nommer ce qui l’entoure, ainsi la cabine que l’hétéroclisme et la précision descriptive rendent mystérieuse comme un antre mythologique. On est en Méditerranée où les dieux sont partout, ne pas l’oublier, et peut-être se jouent-ils d’un marin du dimanche comme l’auteur en lui faisant prendre une sardine pour une baleine. Alors le pêcheur cesse de se rêver en capitaine Achab et se contente de nommer les poissons par leur couleur, ils deviennent juste les éclats d’un tableau vif et mouvant, presqu’une abstraction miroitant entre le soleil et l’eau. On peut lire aussi ce passage comme un des derniers moments de grâce vécus par Maupassant déjà atteint d’un mal qui va lui valoir de terribles souffrances psychologiques et physiques avant de le tuer dans sa quarante troisième année. Il y a des antécédents familiaux concernant la folie mais la syphilis, contractée très tôt, est très probablement la cause de sa déchéance.  Pour le moment, préservé d’épouvantables migraines et hallucinations, peut-être préfigurées par les « monstres hideux »,  et avant  de ne plus jamais sortir de la célèbre clinique du docteur Blanche, il se fond  tout entier dans  le miroitement et le mouvement. Poissons, couleurs, lumières, dans la transparence de l’ eau , enchantements irisés tourbillonnant dans les reflets scintillants et l’emportant dans une pure harmonie méditerranéenne.  La brillance et les couleurs l’impressionnent et le ravissent au sens propre et  peut-être subsistera-t-il, malgré tout, dans la mémoire de son corps, quelque chose de ce bonheur marin. 

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
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Art, Good Food & Books #38

Avez vous la banane ?

Pour un plat péruvien, pour un chant populaire européen, pour un photographe américain découvrant Cuba…la jolie banane (qu’elle soit unique ou en régime) est depuis des millénaires un symbole puissant de vie.

21 mars 2021
 Corinne Cossé-le Grand
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Patacones con salsa, recette péruvienne proposée par Lucia Camere
Ingrédients pour 2 personnes 
3 bananes plantain vertes
1 bouquet de coriandre 
Huile d’olive (au goût)
Sel et piment

Pour la sauce
4 oignons rouge coupés finement
1 tomate fraîche coupée en petits cubes
2 cuillérées de poivrons rouge coupés en petits cubes 
Couper tous les ingrédients en petits cubes, les mélanger ensemble et les arroser de citron.
Cette préparation accompagnera les bananes.

Recette
Sur une planche, découper les extrêmités des 3 bananes.
Retirez la peau et les couper en grosses rondelles.
Dans une casserole, faites revenir les rondelles avec beaucoup d’huile pendant 5 mn. Retirer les rondelles frites et les poser sur un papier pour absorber l’excédent d’huile. Presser les rondelles de bananes avec un rouleau à pâtisserie et remettre à frire jusqu’à ce qu’elles deviennent croustillantes. 
On peut enfin ajouter du sel et du piment comme touche finale ! 
Andres Serrano, Cuba, 2013, photography 
« Je voulais conquérir, découvrir et embrasser Cuba qui est devenu ma maison, mon atelier, ma famille et ma muse. Cuba m’a inspiré et m’a interpellé d’une manière que je n’aurai pu me douter. J’ai attendu toute une vie pour voir Cuba et maintenant je veux tout voir de ce pays. »                                                                                     
A. Serrano
https://youtu.be/8tbhyXPkgo8

Juanita Banana chanson de Tash Howard et Murray Kenton, interprétée par Henri Salvador, 1966

https://youtu.be/NiVLTF-_0yQ

Dans un village de La Havane vivait la jolie Juanita
Comme son père plantait des bananes on l’appelait Juanita banana
Elle avait une voix magnifique et rêvait d’chanter à l’opéra
Mais son père qui n’pigeait rien à la musique disait « ma fille a une drôle de voix »

Ah, ah, ah, ah ah ah ah
Ah, aha, ah ah ah ah
Ah, ah, ah, ah ah ah ah
Ah, aha, ah ah ah ah
Juanita banana
Juanita banana
Juanita banana
Juanita banana
Ah, ah, ah, ah ah ah ah
Ah, aha, ah ah ah ah
Ah, ah, ah, ah ah ah ah
Ah, aha, ah ah ah ah

Un jour elle partit en cachette et prit le train pour Cuba
Deux mois après elle était vedette, la grande diva de l’opéra
Quand on lui dit qu’avec une voix pareille, sa fille gagnait des millions
Le père courut au village s’acheta une guitare d’occasion en criant
Ah… » 

Le refrain est tiré d’un air de bel canto Caro Nome (ou « air de Gilda »), extrait de Rigoletto de Giuseppe Verdi (acte I, scène 2). 

On a tous ri, il y a très longtemps, en entendant Henri Salvador bramer ce texte, et je me souviens de ses longues nattes qui se dressaient en rythme sur l’écran de télévision. Bien plus tard, en écoutant « Rigoletto », j’ai reconnu cet air. Beaucoup de morceaux classiques ont ainsi été utilisés en variété ou en publicité, parfois avec bonheur comme cet extrait de la « Suite pour Violoncelle » de Bach, soulignant l’idée du temps qui passe dans un clip de quelques minutes : l’enfance, la jeunesse, la vieillesse. Tous les ingrédients du lyrisme romantique, et universel, une publicité pour une assurance, pas très réussie puisqu’il nous reste en mémoire une impression de mélancolie plutôt que le nom de la compagnie.
Quant à l’air de Juanita, c’est sa fonction de marqueur social qui intéresse dans le film d’ Agnès Jaoui : « Le goût des autres » (2000). Une comédie sur les clichés de la distinction sociale. Au fond, une formidable illustration de la pensée du sociologue Pierre Bourdieu.Jean-Pierre Bacri y joue un chef d’entreprise, autodidacte, qui prend des cours d’anglais pour élargir son marché. Sa professeur, Clara, est une comédienne, entourée d’amis artistes et cultivés qui pensent appartenir à une certaine élite. Ils tirent parfois le diable par la queue, mais ils ont le capital culturel. Castella, très attiré par la jeune femme, commence à les fréquenter. Mais il n’a pas les codes. Ne comprenant ni leurs allusions ni leurs références, il devient le lourdaud dont on peut profiter sans vergogne. Un jour, toujours un peu en marge, comme celui qui est là, sans vraiment y avoir été invité, il prend un café en compagnie du groupe. Chacun y va de sa petite phrase sur telle ou telle mise en scène au théâtre, au cinéma, telle expo en vue. Et voilà qu’on entend l’extrait de Rigoletto. Alors, gros plan sur Bacri, tout content, qui, se sentant enfin en pays connu, enfin autorisé à participer, s’écrie : « Ah ! Juanita banana ! ».La caméra se focalise alors sur les regards complices, navrés, condescendants, humiliants, de l’assemblée. Il se rend compte de sa bévue. Il n’y a rien à faire, il ne faisait déjà pas illusion, mais à présent, c’est fini, il est définitivement le bouffon. Rien à faire ? Sinon se révolter et les renvoyer à leur conformisme. Aussi, lorsque Clara, compatissante, lui dit que ses amis l’ont abusé en lui vendant très très cher une œuvre d’art contemporain, il lui demande si elle le croit vraiment incapable d’être ému par cette peinture. Alors, il est Bacri, et il nous fait rire et nous attendrit avec son jeu sans concession, son bon sens bougon, sa simplicité. Il était le meilleur pour jouer ainsi avec les préjugés, il a inversé les rôles, le ridicule n’est pas là où on croit.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
Instagram: Conanconan2935

Art, Good Food & Books #37

Fleurs et saveurs vagabondes

Un bouquet de fleurs généreuses et comestibles. Une salade s’en suit qui rejoint l’univers d’Hervé Di Rosa et sa vitalité d’oeuvres modestes du Mexique.
Marylène choisit, par contraste, les saveurs vagabondes de Frances Mayes dans le calme des jardins écossais du nord.

7 mars 2021
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Instagram: @carrousel_art
Bouquet de fleurs comestibles offert par Lucie de la Héronnière @lucie.dlh @supersuperette et Guillaume Langlais @guillaume_strd depuis FLEURIVORE : http://www.fleurivore.com/

Recommandations:
– consommer son bouquet par petites touches dès son 1er jour ou intégralement quand il commence à être fatigué (+/- 6 jours) sans pour autant attendre qu’il soit fané,
– rincer brièvement les fleurs avant de les consommer,
1ère dégustation de fleurs comestibles:consommer d’abord en petites quantités pour – vérifier que vous n’y êtes pas allergiques,
– si vous êtes allergiques au pollen:retirer les pistils et les étamines avant consommation,
– ne mangez que les parties précisées sur les fiches,
– ne pas consommer si contre indication.
Salade composée au muflier, avec endives, noix, citrons, raisins secs à partir d’un bouquet de fleurs comestibles 

Ingrédients pour deux personnes 
1 tige de muflier 
1 endive 
1 poignée de cerneaux de noix 
1 cuillérée à soupe de raisins secs  
1 pomme

Recette
Rincer puis séparer les fleurs de muflier des tiges. 
Couper la pomme et les endives en petits morceaux.
Mettre le tout dans un saladier puis parsemer de raisins secs et cerneaux de noix.
Dresser avec votre vinaigrette habituelle.
Hervé Di Rosa, Recuerdo de Mexico 2, terre cuite peinte, 100 x 60cm, 2001 
Vidéo Hervé Di Rosa : https://www.dailymotion.com/video/x50piao
« Hier soir nous n’avons pas pris le temps de remarquer les tours, les tourelles, les clochers de pierre grise, ni les maisons toutes droites du XVIIème autour d’un vieux château et du XVIIIème. Les Stuart, qui venaient chasser dans la région, ont bâti une extension. La partie fortifiée la plus ancienne tient toujours debout. C’est le décor rêvé pour Mac Beth. Robin nous a apporté à chacun une édition poche de la pièce dans l’intention de nous la faire jouer un de ces soirs. En nous promenant dans le parc, nous imaginons Marie, reine d’Ecosse, en train de s’y reposer à l’ombre d’un destin tumultueux. (…)En fin d’après-midi, après la sieste, Kate, Robin, Susan et moi partons au jardin avec nos paniers. Les plans de laitue, de petits radis, de courgettes, de betteraves et de jeunes oignons sont resplendissants. J’ai envie de revenir seule plus tard. Quelle meilleure métaphore qu’un jardin enclos pour la solitude de l’esprit ? Je repère l’arbre fruitier sous lequel je m’assiérai. Nous possédons toutes un jardin potager (Kate ne fait pousser que du cabernet dans le sien) mais ils n’ont pas la poésie enchanteresse de celui-ci. L’air y est doux, sucré, ni chaud, ni froid : en fait, rafraîchissant. La terre grasse s’enfonce sous nos pas. Robin trouve de l’aneth, je cueille des brins de thym et de persil. Puis nous cueillons des fraises, mûres à point. Pour le dîner, Cole fait griller du saumon, écossais bien sûr, sur la terrasse. Susan prépare une sauce aux crevettes avec l’aneth tout frais et du riz avec des poivrons émincés. Je fais cuire les betteraves à feu doux dans l’Aga, puis je les sers en salade. Divine. Ces légumes du jardin sont incomparables. La lumière des chandelles, un large vase d’hortensias bleus et de roses blanches, la table est mise. Nous vivons ici. (…)Nous nous retirons après le dîner dans ce que nous appelons le grand salon. Cole et robin s’installent au piano et entament une valse de Brahms à quatre mains. Ils enchaînent sur quelques chants méthodistes, puis sur des ballades écossaises. Cole enseigne le piano chez lui et donne des concerts en petit comité. Il a joué autrefois dans les clubs de jazz de Paris et du sud de la Californie. »Frances Mayes, a été professeur de littérature à San Francisco et connut un succès populaire mondial avec le récit d’un coup de foudre pour une très ancienne maison toscane et l’aventure de sa restauration : « Under the Toscan sun at home in Italy », 1996. Ce livre vaut n’importe quelle thérapie pour retrouver la joie de vivre, de contempler, de goûter toutes les beautés des maisons, jardins, tables et merveilles artistiques de la vieille Europe. « Saveurs vagabondes » dix ans plus tard, évoque des voyages gourmands et littéraires dans plusieurs pays. Dans ce passage,l’auteur et ses amis ont loué une vieille maison en Ecosse, dans la petite ville de Falkland. Après l’Italie, l’Espagne et la Grèce, c’est une autre ambiance. Non, une autre atmosphère, ce mot est plus juste tant nous avons en tête ces landes, châteaux, jardins, cheminées, crumpets et thé noir. Il suffit de dire « Ecosse » et tout cela surgit : encore chaussés de bottes Barbour et d’une veste en tweed, on s’imagine rentrer d’une longue balade ventée, puis, enfoncés dans de gros fauteuils en cuir un peu patinés, on savoure des scones tout chauds près d’une grande flambée. Clichés ? Oui, et non. Cela existe. Peut-être. Dans notre imaginaire ou dans les vieux romans anglais. Alors on ferme la porte. Les inquiétudes, les malaises et les peurs restent au-dehors. On fait comme si le temps n’existait pas. Comme si les banlieues grises, les centres commerciaux, les formules 1, les périphériques et les crises économiques étaient de la mauvaise science fiction.
Donc, voilà nos amis américains, imprégnés d’histoire européenne, installés pour quelques jours dans cette petite ville historique. Ils s’amusent à reconnaître les signes et les ombres qui planent dans les ruines et s’inscrivent dans les vieilles pierres, Marie Stuart et sa vie tragique, Shakespeare, Cromwell. L’Histoire est partout dans les monuments, les rues,les traditions. Et la peinture, l’architecture, la littérature, la musique et la poésie, sont leur monde. Aux Etats-Unis, comme en Europe ou en Asie, leur lecture des paysages, des villes, des jardins et des gens se fonde sur cela, cette capacité à percevoir très vite les relations entre telle ou telle influence, à projeter sur un paysage, une rue ou une maison, les figures échappées d’un roman d’Emilie Brontë, de Flaubert, de Cervantes ou d’Homère. A cela, on ajoute la passion des jardins et de la gastronomie, ou plutôt simplement du goût, pour apprécier les saveurs toute fraîches du potager d’à côté. Juste une parenthèse, quelques jours et soirées à partager musique, table et bonne compagnie. Presqu’une utopie, une utopie vécue, dans ce petit coin d’Ecosse éloigné des tourmentes de l’actualité.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com
Instagram: @conanconan2935
 

Art, Good Food & Books #36

Lumière touchée*

 En plongeant le regard sur la courge saisie lentement dans le sucre au cœur de la bassine de cuivre, je me réjouis déjà du goût des éclatantes confitures de Michèle.
En levant les yeux vers les vitraux du réfectoire de l’abbaye de Silvacane, je suis fascinée par la couleur or touchée des empreintes de Sarkis en sel d’argent.
Emue par la sensualité des matières de l’existence qui se rencontrent.

Marylène a déniché les pots de confiture renversés d’Emma Bovary pour nous éclairer sur le romantisme d’une femme du XIXème composé par Gustave Flaubert.

* titre de vitraux de Sarkis

18 février 2021
Corinne Cossé-le Grand
info@carrousel-art.com
Instagram: @carrousel_art
Au
Confiture de courge proposée par Michèle Gaudin

Ingrédients pour 6 pots de confiture

  • 1 kg de pulpe ( courges épluchées)
  • 2 oranges (émincées fines) 
  • 400 gr de sucre 
  • 1 jus de citron Pelez l’orange et découpez la en petits morceaux Laissez macérer une nuit avec les oranges émincées, le sucre et le citron. 
  • Puis cuire environ 30/40 mn à gros bouillons en mélangeant régulièrement. 
  • Mixez en fin de cuisson et mettre en pots.
SARKIS, Vitraux de l’Abbaye de Silvacane, La Roque-d’Anthéron, Bouches du Rhônes.

SARKIS http://www.sarkis.fr/
Les viraux https://vimeo.com/168214313
Joseph Court, Rigolette cherchant à se distraire pendant l’absence de Germain, 1844 (Illustration du livre Folio 1998 – Madame Bovary de Gustave Flaubert, 1857
Madame Bovary de Gustave Flaubert

« Emma, d’autre part, savait conduire sa maison. Elle envoyait aux malades le compte des visites, dans des lettres bien tournées qui ne sentaient pas la facture. Quand ils avaient le dimanche, quelque voisin à dîner, elle trouvait le moyen d’offrir un plat coquet, s’entendait à poser sur des feuilles de vigne les pyramides de reines-claudes, servaient renversés les pots de confiture dans une assiette, et même elle parlait d’acheter des rince-bouche pour le dessert. Il rejaillissait de tout cela beaucoup de considération sur Bovary. Charles finissait par s’estimer davantage de ce qu’il possédait une pareille femme. Il montrait avec orgueil, dans la salle, deux petits croquis d’elle, à la mine de plomb, qu’il avait fait encadrer de cadres très larges suspendus contre le papier de la muraille à de longs cordons verts. Au sortir de la messe, on le voyait sur sa porte avec de belles pantoufles en tapisserie. Il rentrait tard, à dix heures, minuit quelquefois. Alors il demandait à manger, et, comme la bonne était couchée, c’était Emma qui le servait. Il retirait sa redingote pour dîner plus à son aise. Il disait les uns après les autres tous les gens qu’il avait rencontrés, les villages où il avait été, les ordonnances qu’il avait écrites, et satisfait de lui-même, il mangeait le reste du miroton, épluchait son fromage, croquait une pomme, vidait sa carafe, puis s’allait mettre au lit, se couchait sur le dos et ronflait. »   

Emma Rouault, fille d’un riche paysan normand a reçu une bonne éducation au couvent. Elle en sort, la tête farcie de lectures à la mode où des jeunes « châtelaines au long corsage (…) passaient leurs jours, le coude sur la pierre et le menton dans la main, à regarder venir du fond de la campagne un cavalier à plume blanche qui galope sur un cheval noir ».  Projetant ses rêves sur Charles Bovary, le médecin qui soignait son père, elle l’épouse et le suit à Tostes, petite commune campagnarde.  Elle déchante vite face à cet homme ancré dans la vie ordinaire et peu enclin aux bavardages de salon : « La conversation de Charles était plate comme un trottoir de rue et les idées de tout le monde y défilaient dans leur costume ordinaire ».  Cependant, parfaite maîtresse de maison, elle espère éveiller la sensibilité romanesque et artistique de Charles en embellissant leur quotidien. Il en est fier et tout ébloui, tout étourdi.  Elle prend les affaires en main, lui sert de secrétaire et use de son talent d’écriture pour les honoraires dus. Et puis, elle sait recevoir et ses raffinements  originaux lui confèrent une aura singulière dont profite le médecin. Emma aime se croire différente. Dans sa petite société normande elle imagine  suivre la mode de la capitale et suscite l’admiration, ou du moins la curiosité des bourgeois qu’ils invitent à dîner. Aujourd’hui elle posterait sur Instagram des images de son pain au petit épeautre et de ses tartes rustiques sans gluten.L’auteur nous donne à voir et à ressentir les pensées de son personnage, mais toujours en surplomb, avec son ironie sans indulgence qui rend le couple pathétique. Lui, satisfait d’un quotidien morne, répétitif, sans rêves ni fantaisie. Elle, tentant vainement de faire ressembler ses banales journées  à un tableau romantique. Leurs visons du monde ne se rencontrent jamais. D’ailleurs, lui n’en a aucune. Et elle, imperméable aux contingences, s’illusionne et s’enlise dans ses souvenirs de lecture pour jeunes filles à marier. Le romantisme : voilà la grande affaire et la cible de Flaubert : en montrer le ridicule, le grotesque et le dérisoire (selon lui).  Emma qui continue à vouloir vivre comme dans ses romans ne sait pas faire face à la réalité et passera à coté de sa vie. La médiocrité ordinaire se transformera en tragédie alors que criblée de dettes et ruinée de réputation elle ne trouvera d’autre issue que le suicide à l’arsenic.

Marylène Conan
mariconan29@gmail.com